Pierre Bauer. Février 2021.

isaac revah

Isaac Revah est à l’origine un expérimentateur tourné vers l’observation de l’atmosphère. Il développe avec André Spizzichino, au début des années 60, au Centre National d’Études des Télécommunications (CNET), un radar météorique (1)  qui permet d’appréhender les ondes de gravité de l’atmosphère entre 80 et 110 km d’altitude, objet de sa thèse de doctorat. Il participe ensuite, avec André ainsi que d'autres collègues (Michel Aubry et Philippe Waldteufel), à la création d'une nouvelle équipe consacrée à l’étude de la convection atmosphérique grâce au développement d’un radar à effet  Doppler qui détecte les échos des hydrométéores présents dans les nuages. Le système de radar «RONSARD», s‘avérera, à partir de 1974, au cours d’une trentaine d’années, d’un apport remarquable dans l’étude des systèmes frontaux ainsi que des événements convectifs (notamment les lignes de grains en Afrique).

radar ronsard

Crédit CNRS

Promu directeur du «Centre de recherche en physique de l’environnement terrestre et planétaire» (CRPE), son champ d’intérêt s’élargit à la télédétection de la Terre et de son environnement au service de la société. Il est ainsi à l’origine, avec Roger Gendrin, d’un DEA « méthodes physiques en télédétection » à l’Université de Paris VII.

Il rejoint en 1984 le Centre National d’Études Spatiales en tant que directeur des programmes. Sa nouvelle «direction» accroît encore son champ d’activité aux sciences de l’Univers, de la Terre et des océans, ainsi qu’à la physique en apesanteur et il garde un profond attachement à développer l’utilisation de l’espace au service de la société. Il apporte en particulier son soutien au développement d’universités d’été, ouvertes aux professeurs des lycées et collèges, sur le thème «espace et environnement». C’est au cours de son mandat que sont lancés, au niveau national et européen, de grands programmes d’observations des océans, des surfaces continentales et de l’atmosphère.

Jeune retraité du CNES (c’était la règle à cette époque), il devient, après une brève période au service de l’Académie des sciences, directeur exécutif du COSPAR (Committee On Space Research), instance internationale dépendant du Conseil International pour la Science. Ce grand forum pour la science spatiale s’inscrit dans une démarche sociétale.

Dégagé en 2007 de cette dernière responsabilité, Isaac Revah se tourne vers son passé ; né à Salonique (Thessalonique maintenant) en 1934 et disposant d’un passeport espagnol (diaspora juive espagnole implantée à Salonique à partir de 1492), il est déporté avec sa famille au camp allemand de Bergen Belsen. Il est sauvé grâce au consul espagnol Sebastían de Romero Radigales, qui organise à travers de multiples péripéties le rapatriement depuis le camp vers l'Espagne du groupe d’espagnols juifs de Salonique. Il arrive enfin en France à 14 ans après avoir séjourné au Maroc et en Israël. Il consacra les dernières années de sa vie à exposer les mérites de celui à qui il devait son salut, et milita (avec succès) pour qu’il fut reconnu Juste parmi les Nations en 2014. Son témoignage, décisif, figure sur la page de Wikipedia consacrée à Sebastian de Romero Radigales.

Isaac Revah, avec cet engagement ultime, laisse le souvenir d'un chercheur de qualité, doué d'une gentillesse rare, et de qualités diplomatiques qui ont assuré sa réussite dans les multiples fonctions de responsabilité qui lui ont été confiées.


(1) Radar qui capte quelques milliers d’échos journaliers laissés par des traînées ionisées dues aux impacts de micrométéorites dans la haute atmosphère (~80 km). 

 

...au Bureau des longitudes.

Pierre BAÜER et Suzanne DEBARBAT - Avril 2020
Suzanne Débarbat est affiliée au Bureau des longitudes et à l’Observatoire de Paris. Pierre Baüer est affilié au Bureau des longitudes, et membre du Club des Argonautes.

histoire du metre

Introduction

La disparité des unités de mesures observée avant la Révolution française avec notamment des mesures agraires qui diffèrent entre deux villages voisins, voire au sein du même village, ne constitue pas un cas isolé mais reflète une situation générale en France et dans le reste de l’Europe. En effet, en dépit des efforts visant à unifier les unités de mesure à l’époque Romaine, sous Charlemagne puis sous le règne de nombreux rois de France, de multiples freins, liés en particulier au pouvoir des seigneurs, s’opposent à une telle unification jusqu’à l’aube du siècle des Lumières. C’est la Révolution française qui engagera un processus décisif d’unification des mesures en France et dans le monde entier avec la création du «système métrique décimal».

Lire la suite

Plan du document:

Á L'AUBE DU SIECLE DES LUMIERES

LE PENDULE DE RICHER A CAYENNE

DES CARTESIENS... PEU CARTESIENS AU SIECLE DES LUMIERES

LA REVOLUTION FRANÇAISE... IMPULSION DECISIVE DE L'UNIFICATION DES MESURES

LE METRE PROVISOIRE DE 1793

LE BUREAU DES LONGITUDES

LES PROCES VERBAUX DU BUREAU DES LONGITUDES (1795 1799) REFLETS DE SA MISSION EN METROLOGIE

Bibliographie

Extrait de l'Annuaire du Bureau des Longitudes

par François Arago : une légende locale?

Guy Jacques, océanographe, directeur de recherches émérite au CNRS - Décembre 2017.

Plaque sur la grille entourant l’Obélisque de Port-Vendres indiquant que François Arago a fixé là le zéro des mers à Port-Vendres (haut) et Mire (échelle de géomètre inversée) gravée sur le socle de la même obélisque (bas). (Cliquer sur l'image pour l'agrandir.)

Dans François Arago, l’oublié (2016), m’intéressant au rôle d’Arago pour convaincre les pouvoirs publics d’observer les hauteurs d’eau en plusieurs points des cotes de la France, j’ai écrit ceci :

«Devant l’obélisque de Port-Vendres dans les Pyrénées-Orientales, élevé à la gloire de Louis XVI en 1780, on peut voir le panneau suivant : «F. Arago, “le point zéro” de l’Obélisque de Port-Vendres».

Après avoir fait le choix du système métrique pour remplacer les anciennes mesures, François Arago se devait de choisir un lieu pour fixer l’origine des nouveaux calculs du nivellement de la France. Originaire d’Estagel, il connait l’existence de la ville nouvelle de Port-Vendres et des travaux qui y sont menés par les ingénieurs du Génie, dès 1773, pour la création du port. Il porte donc son choix sur ce lieu. C’est dans l’axe du bassin, au niveau moyen des marées de la Méditerranée qu’est placé un macaron de bronze, repère géodésique fixant le point zéro. Pour faciliter l’arpentage, ce point est reporté sur la partie gauche du socle de l’Obélisque, face au bassin du port. La mire gravée dans le marbre rouge et blanc de Villefranche-de-Conflent avec ses chiffres (de bas en haut : 993. ; 992,5. ; 992.) est toujours visible. Seuls les restes de la dorure sont effacés à la suite d’un ponçage malheureux. Ainsi, le premier nivellement général de la France en système métrique a-t-il comme origine, par la volonté de François Arago, le repère dans l’axe du bassin maintenant devenu le vieux port de pêche de Port-Vendres et son report du socle de l’obélisque ornant l’ancienne place Royale.

Tout aurait pu en rester là si je ne cherchais pas à corriger les erreurs qui se glissent dans tout ouvrage. Dans cet esprit, j’ai contacté deux spécialistes du niveau des mers, Nicolas Pouvreau (Service hydrographique et océanographique de la Marine) et Alain Coulomb (Institut national de l’information géographique et forestière), pour qu’ils m’indiquent en quelle année cette décision avait été prise et combien de temps ce zéro officiel du nivellement de la France était demeuré celui de Port-Vendres. En effet les réseaux établis par Paul-Adrien Bourdalouë, de 1857 à 1864, puis par Charles Lallemand, de 1884 à 1922, sont basés sur le marégraphe du fort Saint-Jean à Marseille. Je ne m’attendais pas que, dans leurs réponses, ils m’indiquent «ne pas être au courant de cette détermination du zéro des mers fixé par Arago à Port-Vendres» !

J’ai donc repris, j’oserais dire «à zéro», mes investigations pour constater des faits troublants :

  • étonnamment, le panneau fixé à la balustrade de l’enclos de l’obélisque n’indique aucune date concernant cet événement. Les deux seules dates qui y figurent sont 1790, pour signaler que c’est à ce moment-là que l’Assemblée constituante fit le choix du système métrique, et 1773, pour la création du port de Port-Vendres par les ingénieurs du Génie ;
  • on ne trouve aucune trace de cette réalisation ni dans l’Annuaire du Bureau des longitudes, ni dans les Procès-verbaux de l’Académie des sciences (1795-1835) puis dans les Comptes-rendus de cette même Académie, créés par Arago en 1835, ni dans les Œuvres complètes d’Arago, ni dans les quatre numéros du Bulletin de la Société philomatique de Perpignan publiés entre 1834 et 1839 pas plus que dans le Bulletin de la Société agricole, scientifique et littéraire des Pyrénées-Orientales qui lui succède en 1842. Or, si le point zéro du nivellement de la France avait été fixé, il aurait obligatoirement été cité et commenté dans ces revues ;

Une seule source paraît donc «prouver» l’existence de la fixation du point «zéro» à Port-Vendres : le panneau au pied de l’obélisque ! Les moteurs de recherches renvoient invariablement à cette information, ce qui explique que les médias reprennent tous la même information. On comprend pourquoi, quand l’Ordre des géomètres-experts décida de mesurer le niveau des mers en de nombreux points des côtes françaises (dont évidemment Port-Vendres), le journal catalan Ouillade titra : «Le point zéro choisi par François Arago sera vérifié samedi 7 mai 2016.»

Il faut donc admettre que le «point zéro» de l’hexagone, point de référence pour calculer toutes les altitudes, a été choisi seulement en 1857, après la mort d’Arago (1853) comme le niveau moyen de la mer observé au marégraphe de Marseille. Cette «légende locale» a pu naître parce que François Arago, revenant régulièrement dans son département d’origine dont il fut le député de 1830 à 1852, et qui était intervenu à la Chambre des députés pour l’établissement d’un sémaphore au-dessus de Port-Vendres, pour le curage de son bassin et son classement militaire, a probablement évoquer à des édiles locaux son intérêt pour une observation régulière de la hauteur des mers en plusieurs points des côtes françaises, notamment à Port-Vendres. Il est même probable qu’il ait promis d’y installer un marégraphe, ayant obtenu, à la Chambre, les crédits nécessaires.

La fixation du point zéro des mers à Port-Vendres, même temporaire, est donc un mythe. Il serait évidemment intéressant de se pencher sur les archives de la mairie pour savoir si un macaron géodésique a, un jour, été fixé dans le bassin du port, mais également de connaître à quelle date a été gravée, sur le socle de l’obélisque, l’échelle inversée et posé le panneau sur la grille entourant l’obélisque.

Je suis certain que cet article suscitera des réactions qui apporteront des informations complémentaires confirmant ou infirmant mes dires et permettant à la vérité d’éclater.

l’un des membres fondateurs du Club des Argonautes, est décédé le 7 septembre 2019.

Pierre Bauer - Janvier 2020

Michel Petit est né le 19 octobre 1935 à Barlieu dans le Cher dans l’école où exerçaient ses parents, tous deux instituteurs.
Après ses études secondaires à Cosne sur Loire et deux années de classes préparatoires au Lycée Louis Le Grand, il est reçu en 1955 à Polytechnique qu’il hésite à intégrer après avoir découvert le statut militaire de cet établissement ! Il choisit l’École Nationale Supérieure des Télécommunications comme école d’application et rejoint le corps des télécommunications.

Michel Petit, ses études, les principales étapes de sa vie professionnelle

Sa carrière scientifique s’engage ensuite en 1960 dans la ruche bourdonnante de la science radioélectrique et des télécommunications que constitue le Centre National d’Études des Télécommunications. Il est happé par la haute administration en 1978 avec la prise de direction de l’Institut National d’Astronomie et de Géophysique (INAG) et du département Terre Océan Atmosphère Espace du CNRS. Il met sur les rails l’Institut National des Sciences de l’Univers (INSU) qui se substitue à l’INAG en 1984. Il est alors appelé à Bruxelles, en tant que conseiller pour la science et la technologie, à la représentation permanente de la France auprès de la Communauté européenne. Son jeune camarade de Polytechnique, Paul Quilès, nommé Ministre des Postes et Télécommunications fait appel à Michel en 1988 pour créer et diriger la Délégation Générale de l’Espace.
Michel participe au sommet de Rio sur l’environnement en 1992 et devient membre du bureau du Groupe International d’Experts sur le Climat (GIEC), où il siège jusqu’en 2001. En 1992, il devient Directeur de la recherche et des affaires économiques et internationales au ministère de l'environnement. Il est nommé Directeur adjoint pour la recherche de l’École Polytechnique en 1994, fonction qu’il exerce jusqu’en 2000.
Une retraite active s’ensuit avec, notamment, de nombreuses activités pour le compte de l’Académie des sciences où il a été élu membre correspondant en 1978 dans la section sciences de l’Univers (présidence du Comité des sciences de l’environnement, du Comité de terminologie et néologie, du Comité français des Unions scientifiques internationales…) et la présidence du conseil d’administration de l’Institut Océanographique, Fondation Albert 1er Prince de Monaco.

Docteur ès sciences physiques en 1967, Michel avait également reçu en 1968 la médaille d’argent du CNRS. Il était décoré de la Légion d’Honneur, commandeur de l’Ordre National du Mérite et Officier de l’Ordre des arts et des lettres.

Voir ci-dessous la vidéo de l'Insu : une interview de personnalités qui l'ont côtoyé. 

Michel Petit «Homme de science»

Á son arrivée au CNET, en 1960, le département recherche spatiale radioélectrique, auquel il est affecté, est engagé dans l’élaboration du satellite scientifique FR1, qui s’avérera être le premier satellite français opérationnel.
Un autre grand projet gaullien, dont l’idée revient à Owen Storey, voit le jour et sa mise en œuvre est confiée à Michel Petit. Il s’agit d’élaborer un système original d’observation de la diffusion des ondes électromagnétiques par les électrons de l’ionosphère.
En effet le principe de la diffusion des ondes par un nuage d’électrons, que l’on doit à Charles Fabry en 1928, vient d’être enfin confirmé par William Gordon aux États Unis en 1958 grâce à l’usage de radars très puissants munis d’antennes gigantesques.
La proposition d’Owen Storey consiste à illuminer en ondes continues une colonne verticale d’ionosphère située à Saint Santin de Maurs dans le Cantal et à capter les ondes diffusées à l’aide du radiotélescope en cours de construction à Nançay dans le Cher… un retour aux sources auxquelles il était très attaché !
Michel s’investit sur toutes les composantes du projet, tant en ce qui concerne la théorie des ondes, la physique de l’ionosphère que l’ingénierie. Á ce sujet, Philippe Waldteufel qui le seconde à partir de 1962 dit de lui :
«Michel était un ingénieur, pas seulement par son cadre d'emploi ou par l'école dont il sortait, mais par vocation, parce qu'il aimait la technique».

 

Son exigence en matière technique le conduit à définir des spécifications de fréquence d’émission bien supérieures à ce qui paraissait nécessaire… ce qui lui permettra de démontrer la possibilité d’accéder à la dynamique de l’ionosphère considérée jusque là comme impossible par cette technique et d’ouvrir ainsi la voie à l’une des applications essentielles de ce type de systèmes.
La moisson de résultats scientifiques est alors exceptionnelle, telle l’observation en hiver des effets du lever de soleil dans l’hémisphère sud : Saint Santin, alors plongé dans la nuit, voit son ionosphère métamorphosée par les photoélectrons du sud qui se sont propagés le long du champ magnétique. Saint Santin devient une référence internationale ! Simultanément une importante communauté d’utilisateurs se développe en France (Paris, Toulouse, Grenoble, Grasse) et à l’étranger (USA, Pérou).
Michel Petit et Philippe Waldteufel obtiendront en 1976 le prix Deslandres de l’Académie des sciences pour leurs travaux sur la diffusion des ondes. Michel Petit se tourne alors vers la composante spatiale du département. Toujours attaché aux ondes il développe un sondeur à relaxation qui permet de mesurer la densité électronique de la magnétosphère au voisinage d’une sonde spatiale ou d’un satellite. Son instrument est sélectionné dans un contexte très concurrentiel sur les satellites GEOS de l’ESA et ISEE de la NASA. Dans ce cas également les résultats scientifiques ont dépassé les espérances et il faut noter qu’une cinquantaine d’années plus tard ce type d’instrument continue à apporter des observations sur la magnétosphère.

Michel Petit et la diffusion des connaissances

Michel Petit, en dépit d’une activité scientifique puis administrative intense, a toujours consacré une part de son temps à la diffusion des connaissances tant au niveau universitaire qu’auprès du grand public.
En dehors de son enseignement en troisième cycle universitaire, on lui doit un ouvrage, en compagnie d’Alain Giraud, sur la physique de l’ionosphère dont la version anglaise fait toujours référence (Ionospheric Physics and Phenomena, D. Reidel Pub, 1978), ainsi qu’un ouvrage sur le changement climatique (Qu'est-ce que l'effet de serre ? Ses conséquences sur l'avenir du climat Vuibert, 2003).
Michel s’implique également dans l’édition scientifique en européanisant la revue Annales de Géophysique devenues Annales Geophysicae et placées sous l’égide de l’EGS (European Geophysical Society).
Il est ensuite éditeur de la revue Géoscience de l’Académie des sciences au cours des années 2000.
Il assure de 2001 à 2009 la présidence du conseil d’administration de la Société Météorologique de France qu’il fait évoluer considérablement, tant par ses objectifs sensiblement élargis au climat que par l’éventail de ses membres englobant le grand public et les meilleurs spécialistes de la météorologie et du climat ou encore par le développement de ses manifestations culturelles (Journées scientifiques, Forum international de la météorologie…).
Président de l’Association de Anciens et Amis du CNRS de 2009 à 2016, il présida également, à ce titre, la revue du Rayonnement du CNRS.
Toujours à l’écoute des autres, toujours souriant et enthousiaste, Michel était connu pour la pertinence de ses remarques mûrement réfléchies au cours des nombreux forums auxquels il prêtait volontiers son concours.

Michel «Argonaute» de la première heure

Spécialiste à l’origine de l’environnement ionisé de la Terre, Michel s’est dès les années 1990 intéressé au climat en participant notamment au sommet de Rio en 1992 et en devenant membre du bureau du GIEC.
C’est donc tout naturellement qu’il s’associe à la création en 2003 du Club des Argonautes, situé résolument à la transition entre Science et Société et faisant appel à d’anciens chercheurs et ingénieurs couvrant le champ scientifique "Océan, Climat, Énergie".
Membre très actif du Club, on lui doit de nombreuses contributions, notamment sur la présentation du sujet complexe de l’effet de serre.
On lui doit surtout sa maestria dans la coordination, dans des délais très courts, de deux ouvrages : "Climat, une planète et des hommes. Quelle influence humaine sur le réchauffement climatique ?" Présenté par Erik Orsenna et Michel Petit, Paris, (Le Cherche Midi, 2011), ouvrage collectif du Club des Argonautes et "Climat, le temps d'agir" sous la direction de Michel Petit, préfacé par Laurence Tubiana, postface d'Erik Orsenna, Paris, (Le Cherche Midi, 2015), ouvrage collectif du Club des Argonautes à l’occasion de la COP 21 à Paris.

On ne peut que souscrire aux propos de Jean-Louis Fellous dans un article de la revue «La Météorologie» :

Optimisme, confiance dans la science, humanisme, disponibilité, humilité, ce sont quelques-unes des nombreuses qualités de Michel Petit qui transparaissent dans ces extraits. Toutes celles et tous ceux qui l’ont connu ont toujours trouvé en lui une écoute attentive, une source de conseils avisés et d’inspiration, un sourire éclatant et son inimitable accent mi-berrichon mi-méridional. Nous ne l’oublierons jamais.

Quelques publications de Michel Petit pour le Club des Argonautes :

Livre  "Climat, le temps d'agir"

Livre  "Climat, une planète et des hommes"

Site internet :

"Réponses aux arguments de ceux qui doutent" de la réalité d’un changement climatique anthropique.

Comment fonctionne le GIEC (IPCC) ?

Qu'est-ce que l'IPBES ?

L'Effet de Serre

Y a-t-il saturation de l'effet de serre ?

Peut-on parler de température moyenne mondiale ?

Propos recueillis par Yves Dandonneau - Novembre 2016.

Au Club des Argonautes, Michel Gauthier était surtout connu pour ses recherches sur l'énergie thermique des mers. Mais son parcours professionnel a traversé des domaines beaucoup plus variés, de l'espace aux profondeurs marines, où, toujours, il s'est engagé avec rigueur, compétence, modestie, et passion. Sa fille Gaëlle Gauthier-Brown a accepté de nous confier la façon dont sa vie professionnelle était perçue au sein de sa famille, où ses succès et ses doutes n'étaient pas vécus de la même manière que dans les instituts de recherche. Chez lui, en famille, plus que les progrès de ses projets et de son équipe, c'est la place de la science dans la société, et les difficiles rapports entre la politique et le financement de la recherche, qui le préoccupaient.

«Bien qu'issu d’un milieu modeste,» nous dit Gaëlle, «il a excellé dans son parcours scolaire. Il était très doué pour le dessin et aurait pu tout aussi bien faire les Beaux Arts, mais finalement, il a entrepris des études d’ingénieur, en choisissant d’entrer aux Arts et Métiers.


Ce choix, sans doute influencé par :

  • les lectures des romans de Jules Verne qu’il dévorait enfant pendant l’après-guerre,
  • une admiration pour les campagnes de Jean Baptiste Charcot,
  • et aussi, une curiosité du type « Comment-ça-marche ? »

lui a permis d’épanouir sa créativité tout en se sentant utile aux autres.

À 20 ans, il obtient une bourse qui lui permet de se diplômer en thermodynamique des fluides à Chicago. Puis, il accède à une autre formation dans la recherche sur l’atome à Bruxelles. Mais cette voie ne lui plaît pas : au bout de trois ans, il doute de vouloir épanouir sa carrière dans le domaine nucléaire, entre au CNES et travaille alors sur les trajectoires des satellites, en collaboration avec la NASA. Pourtant, en 1969, alors que les Américains marchent sur la lune, il démissionne du CNES pour rejoindre le CNEXO (aujourd’hui IFREMER). En 1969, disait-il, bien qu'on connaisse mieux l’espace que l’océan, le contribuable paie des sommes «astronomiques» pour la conquête spatiale ! C'est ce double constat qui l'a déterminé…

Il a alors vécu sa passion pour les océans, surfant sur les périodes «dorées» des chocs pétroliers, pendant lesquelles, tout-à-coup, les pouvoirs publics encourageaient financièrement la recherche de nouvelles ressources naturelles… Jusqu’à une nouvelle baisse des prix du bien trop polluant Saint Pétrole… Il est devenu un spécialiste des nodules polymétalliques, qu’il a prospectés dans le Pacifique sud, au cours d’expéditions financées et effectuées conjointement avec les États-Unis et le Japon, notamment.
Ces collaborations l’ont amené à connaître les projets de recherche sur l’énergie thermique des mers au cours d'une visite à Hawaï, où un ingénieux système d’irrigation des champs de fraises l'avait séduit : les fraises hawaïennes, particulièrement délicieuses et sucrées, y poussaient dans des champs parcourus par des tuyaux d'eau de mer froide, pompée en profondeur dans l'océan. La vapeur d’eau de l'atmosphère se condensait sur ces tuyaux et irriguait les fruits exposés au soleil. L’exploitation de ce potentiel thermique, un don de la nature dont bénéficient les rivages des océans chauds, lui a paru saine, et prometteuse : il s'est donc lancé dans l'exploration de cette nouvelle voie.

Il a alors parcouru le Pacifique sud, où il s'est créé un réseau d'amitiés professionnelles solides, échangeant toujours avec des chercheurs de nombreux pays, conduisant à plusieurs des projets communs d’envergure. Il a créé une antenne de l’IFREMER à Nouméa afin que la France puisse marquer enfin une présence positive dans cette région où elle était bien mal perçue, après ses essais nucléaires en Polynésie et sa discutable gestion du conflit kanak à Ouvéa. Il a également été engagé comme expert scientifique pour l’Europe, puis dans des projets d’observation des océans et des courants. À l’aube d’internet, cette dernière activité a vite bénéficié des nouvelles possibilités de communication, de centralisation et d’exploitation des données pour évoluer vers ce qui sera l'océanographie opérationnelle : une connaissance de l'océan en temps réel.

Je me souviens, au cours des années précédant sa retraite, de discussions avec mon père sur ses travaux, qui nous amenaient souvent à élargir mes vues. Il partageait avec moi ses questionnements sur la relation complexe et inaboutie entre l’État et la science, en insistant sur la difficulté de communiquer sur la science. C'était alors une faiblesse en France, et pour lui en particulier, même s’il pressentait des promesses chez les chercheurs des nouvelles générations : ceux ci, familiers avec les nouveaux moyens de communication, contraints au pragmatisme par les défaillances de l’État pour relayer les savoirs, étaient plus lucides, et prenaient au sérieux l’enjeu que représente la diffusion des connaissances vers le public. Savoir synthétiser les progrès scientifiques réalisés ou en cours et leur donner la visibilité nécessaire afin d'obtenir le financement des recherches lui semblait essentiel, au soir de sa vie professionnelle. Il regrettait de ne pas avoir été assez performant en ce sens pour faire comprendre les enjeux. Pourtant, j’ai relu souvent ses textes publiés dans des revues d’experts sur les ressources des océans. Je découvrais ainsi un peu mieux les grandes lignes de ses recherches, leur utilité, leur portée.

Son parcours et les questionnements qui l’ont jalonné me semblent importants à partager car ils témoignent de remises en causes cohérentes et lucides, et donc d’une vocation de chercheur inspirée autant qu’inspirante pour d’autres. Sans doute le contexte historique propre à sa génération a-t-il favorisé une sensibilité particulière à ce lien nécessaire avec la société. L’humanisme, l’idéalisme et bien sûr toujours une vraie curiosité, ont été le moteur dans toutes ses entreprises professionnelles et se révèlent avec évidence dans son parcours.

Je souhaite pour ma part que cette conscience humble de soi et du monde habite encore d’autres passionnés et qu’ils soient assez nombreux et éclairés pour nous permettre d’envisager un avenir plus prudent et responsable envers la vie et la Nature.»


Michel Gauthier avait imaginé une fiction en bande dessinée anticipant ce que pourrait être un programme international d'utilisation de l'Énergie Thermique des Mers pour la production d'électricité, la climatisation et même la production de produits industriels en mer, un projet de grande envergure. On trouve dans ce texte, les aspects scientifiques et techniques, les impacts sur l'environnement, l'entraide entre Pays du Nord et Pays du Sud. En lisant ce texte on imagine ce que Michel aurait aimé mener pendant la période où il s'est tant investi dans l'ETM et les frustations qu'il a vécues, bien perceptibles pour ceux qu'ils l'ont bien connu.
La partie dessin de cette fiction devait être faite par des professionnels, mais malheureusement le projet n'a pas abouti.
Yves Dandonneau a repris le texte de Michel et a réalisé lui-même l'illustration et la mise en page.

À lire : La cité de la mer

membre correspondant du Bureau des longitudes, membre de l’Académie de l’Air et de l’Espace, astronome, géodésien et océanographe.

Éléments illustratifs, 1933-2019.

François Barlier - Novembre 2019

Très jeune Michel Lefebvre, né en décembre 1933 arpenta la mer dans le cadre de sa formation professionnelle ; il avait alors choisi d’entrer dans la marine marchande. À 19 ans, il commença sa formation en naviguant, il devint chef de quart et acheva sa formation comme Capitaine au long cours en 1958 ; il fit aussi son service militaire dans la Marine.

De la vie de Marin à l’astronomie

Suite à son mariage en 1956, Michel Lefebvre chercha une reconversion professionnelle plus compatible avec la vie familiale. Ses connaissances en astronomie fondamentale, nécessaires à la navigation, l’amenèrent à postuler à un poste d’assistant astronome à l’Observatoire de Paris.
Avec le soutien de Bernard Guinot, astronome et lui-même ancien Capitaine au long cours, il obtint un tel poste en 1960 dans le service d’astrométrie en charge de la détermination des paramètres de la rotation terrestre, de l’établissement des échelles de temps et de la synchronisation d’horloges. La recherche scientifique en plein développement à cette époque, avec le début de l’ère spatiale, faisait appel à de nombreuses compétences dont celles de Michel Lefebvre ; il participa immédiatement aux activités de ce service et notamment au service d’observation de nuit des astrolabes (2 à 3 nuits par semaine). Il utilisa le nouvel astrolabe Danjon dont les objectifs étaient une contribution à la détermination des paramètres du mouvement du pôle et à l’amélioration des catalogues fondamentaux des étoiles de références.
Michel Lefebvre, dans ce contexte, s’initia aussi à l’utilisation des nouveaux moyens informatiques tel l’IBM 650 à l’Observatoire de Meudon disponible à toute la communauté astronomique de la Région Île de France à partir de 1960.
Michel Lefebvre entreprit aussi des études pour compléter sa formation dans le domaine de la physique à l’Université et dans celui de la mécanique céleste au Bureau des longitudes ; il assista et participa aux séminaires hebdomadaires de ce Bureau qui constituèrent un véritable creuset de vocations scientifiques et de créateurs de liens et de coopération.

De l’astronomie à la géodésie spatiale

Une nouvelle opportunité se présenta alors, qui le conduisit à postuler à un poste d’Ingénieur au Centre national d’études spatiales (CNES) en septembre 1963 à la Division Mathématiques et traitement. Le CNES préparait en effet le lancement de satellites artificiels, cherchait à recruter des ingénieurs dans le domaine des diagnostics de satellisation et dans celui de la détermination des trajectoires des satellites. Il fallait notamment mettre en œuvre une chaîne de traitement utilisant les premières données de poursuite de la fusée lanceuse pour émettre un diagnostic rapide de satellisation, ce qui était crucial et critique lors d’un lancement.

Les premiers satellites lancés, Diapason et les Diadèmes I et II après le tout premier Astérix en 1965, mais qui n’a pas fonctionné en orbite, le seront avec succès en 1966 et 1967.

Le satellite étant mis en orbite, il fallait également le poursuivre ; on pouvait le faire :

  • soit à partir de mesure de l’effet Doppler d’un signal émis depuis le satellite et reçu au niveau du sol (de nombreuses campagnes européennes eurent lieu pour déterminer les coordonnées géodésiques des stations réceptrices et le mouvement du pole avec les satellites américains Transit, fonctionnant sur ce principe),
  • soit à partir d’une mesure de distance déterminée par la durée du temps de transit aller-retour d’impulsions laser ultra-courte émises sur rétro réflecteur à bord du satellite puis reçues en retour dans des stations dédiées.

Les premières mesures furent obtenues avec succès en janvier 1965 par le service d’aéronomie du CNRS à l’Observatoire de Haute Provence ; Michel Lefebvre, qui s’était personnellement investi dans ce domaine, participa ensuite à une Recherche coopérative sur programme (RCP) du CNRS rassemblant les géodésiens et les astrométristes français et dirigé par Jean-Jacques Levallois de l’IGN (Institut national géographique), dans le but d’établir une liaison géodésique Europe-Afrique à partir, en priorité, des données des satellites Diadèmes.
Cette RCP aboutira plus tard à la constitution du Groupe de recherche en géodésie spatiale (le GRGS) entériné lors d’une séance du Bureau des longitudes en février 1971 ; il sera dirigé par Jean Kovalevsky – un animateur hors pair de la communauté de mécanique céleste française – et lui-même directeur du centre de calcul du Bureau des longitudes.
Tout cela fut une heureuse occasion pour Michel Lefebvre, qui put ainsi orienter sa nouvelle carrière dans la géodésie spatiale.
Grâce aux données de télémétrie laser obtenues en France dans ce domaine de la géodésie spatiale, données très appréciées à l’étranger, Michel Lefebvre avec des collègues de la RCP, Georges Balmino et moi, sut saisir l’occasion exceptionnelle de pouvoir développer, des liens et une coopération étroite avec leurs collègues américains du SAO (Smithonian Astrophysical Observatory) et du GSFC (Goddard Space Flight Center), avec le soutien actif des responsables de programme au NASA Headquarters, qui s’avérera à terme extrêmement fructueuse.

De la géodésie spatiale à l’océanographie spatiale

Un colloque très opportun pour les géosciences spatiales, Terre solide et Océans, eut lieu à Williamstown (USA) en juillet 1969 ; il permit de faire émerger une perspective remarquable des applications potentielles de l’Espace en sciences de la Terre et des océans, applications qui faisaient alors déjà l’objet de nombreuses réflexions dans le monde scientifique ; «Earth and Ocean Physics» fut le thème du colloque ; ses conclusions furent claires et très appréciées par la direction du CNES et de la RCP. Michel Lefebvre qui s’était beaucoup investi, grâce à ses nombreux contacts outre atlantique, pour qu’une délégation française puisse y assister en fut grandement récompensé. On mesure aujourd’hui combien cela orienta beaucoup la géodésie et l’océanographie spatiale de la communauté française.

De l’animation de la communauté nationale spatiale en Géodynamique et Géodésie

Michel Lefebvre écrira avec moi un premier document important «Propositions à long terme en géodynamique», en avril 1970, largement diffusé dans la communauté intéressée où est décrit tout ce que l’on peut espérer obtenir en géodynamique à partir de l’analyse du mouvement des satellites artificiels.
Ce texte et le document associé serviront de référence dans la définition des objectifs scientifiques tant pour la création du GRGS en 1971 (Groupe de recherche en géodésie spatiale) que pour la fondation dans le début des années 70 du nouvel Observatoire à Grasse dans les Alpes Maritimes et du CERGA (Centre d’études et de recherche en géodynamique et en astronomie) où arrivèrent en octobre 1974 plusieurs équipes fondatrices décentralisées, dont celles de Jean Kovalevsky et moi).
Michel Lefebvre qui avait été nommé à la tête d’un nouveau département de géodésie spatiale au CNES vint s’installer à la même époque à Toulouse où le CNES venait de décentraliser toute une partie de son activité et créer un nouveau centre spatial.
Des liens très forts et réguliers demeureront entre le CERGA et le département de géodésie spatiale de Toulouse animée par Michel Lefebvre (cela se traduira par de nombreux voyages Grasse -Toulouse avec des arrivées par train de nuit à 6 heures du matin à la gare Matabiau où Michel et Claude Lefebvre venaient me chercher pour m'offrir un bon petit déjeuner avant de commencer la journée).

De l’animation de la communauté européenne et internationale en Géodynamique et Géodésie

Le concept décrit dans «les propositions à long terme en géodynamique» sera aussi mis en exergue dans les Journées luxembourgeoises de géodynamique créées par Paul Melchior directeur de l’Observatoire royal de Belgique à Uccle au début des années 70. Paul Melchior qui était directeur du centre international de marées terrestres avait établi une coopération avec le centre luxembourgeois de Walferdange dirigé par Jean Flick. Des appareils pour l’étude en commun des marées terrestres avaient été installés au Luxembourg dans les anciennes mines de gypse de Walferdange.
À l’occasion de séminaires à l’Observatoire royal sur ces sujets des collègues de l’Observatoire de Paris (dont Suzanne Debarbat, Nicole Capitaine du département d’astronomie fondamentale), des collègues de l’observatoire de Meudon (dont moi-même et Kurt Lambeck chercheur associé), des collègues du CNES (Michel Lefebvre, Georges Balmino, Anny Cazenave et d’autres), des collègues de l’Institut géographique national (dont Claude Boucher) prirent l’habitude de se réunir mensuellement avec ces collègues de Belgique et du Luxembourg à Walferdange dans une ancienne caserne. Très rapidement beaucoup de collègues originaires de toute l’Europe et aussi de pays non européens se joignirent pour assister à ces séminaires qui connurent un grand succès international.
Michel Lefebvre fut un participant régulier. Le tempérament de Michel, son enthousiasme exceptionnel, son charisme à rassembler des forces et des énergies non seulement chez les jeunes et les décideurs en France mais aussi à l’étranger, en Europe et aux États Unis permit alors d’influencer en profondeur avec succès dans tout ce secteur et d’y introduire les techniques spatiales. Il voyagea beaucoup et se rendit célèbre avec son gros sac rouge plein de documents pour convaincre ses amis de rencontre de s’associer à ce mouvement.

L’utilisation de la télémétrie laser dans la poursuite des satellites généra un gain considérable dans le calcul des trajectoires par rapport aux résultats obtenus avec les observations photographiques. La décision de proposer une expérience mondiale avec les données laser sera ainsi prise de manière unanime, le COSPAR (Committee On Space Research) ayant donné un avis favorable en 1970 lors de sa réunion annuelle.
L’expérience appelée ISAGEX (International Satellite Geodetic Experiment) sera coordonnée en France par Gérard Brachet, embauché par Michel Lefebvre à cet effet au sein de son équipe du département de géodésie spatiale. Ensemble ils avaient déjà visité plusieurs organismes spatiaux américains en 1969 avec qui la coopération dans ce domaine était un préalable indispensable ; ISAGEX sera un succès.

En 1978, Michel Lefebvre participa avec la communauté française en Allemagne à SCHLOSS/ELMAU à un grand colloque ayant comme objectif de définir un vaste programme européen de coopération SONG (Satellite Oceanography Navigation Geodynamics) ; les mots d’océanographie et géodynamique sont essentiels ; ce colloque fut le pendant européen de ce que les Américains avait organisé en 1969 à Williamstown. Ce sera une référence.

Michel Lefebvre fut appelé à siéger dans de nombreuses commissions à l’échelle européenne, ou en coopération avec les États-Unis avec le souci de participer à des programmes américains d’océanographie et d’altimétrie des océans tel GEOS 3 (1975) SEASAT (1978), GEOSAT (1985). On doit citer maintenant son rôle majeur pour la réussite d’un programme coopératif exceptionnel entre le CNES et la NASA aux États-Unis, le programme TOPEX/Poséidon (rassemblement de deux programmes spatiaux, l’un américain TOPEX, l’autre français Poséidon, dédiés à la mesure de la topographie des océans à l’aide de radars altimétriques embarqués).
Le satellite TOPEX/Poséidon sera lancé avec succès depuis Kourou en août 1992 ; ce programme marque encore les recherches aujourd’hui ; Michel Lefebvre joua un rôle majeur dans la promotion du système français de positionnement centimétrique de satellites embarqués sur Poséidon, le système Doris testé en 1990 sur le satellite SPOT2, auquel plusieurs de nos collègues américains ne voulaient pas croire (du « French bluff » disaient-ils). In fine cela permit pourtant de déterminer la topographie des océans à une précision centimétrique, ce qui était remarquable et cela permit une bien meilleure connaissance des océans ; ce fut un très grand succès pour tous. Topex/Poséidon sera suivi de satellites qui assureront la continuité et la pérennité des mesures, de la topographie des océans toujours pleinement d’actualité (série des satellites Jason) sans omettre non plus les satellites européens ERS 1 et 2 (1991 et 1994), ENVISAT (2000) et aujourd’hui les satellites Sentinels, la nouvelle série européenne d’études de l’environnement terrestre.
Michel Lefebvre fut toujours aux avant-gardes pour défendre tous ces projets ; à titre d’exemple il réussit à convaincre les instances européennes de mettre en œuvre l’orbite dite géodésique de ERS 1 avec une répétition des traces sur la mer et les terres de 168 jours essentielle pour la connaissance du champ de gravité de la Terre et de la topographie des océans pour un temps limité (l’orbite nominal avait une répétitivité de 35 jours pour les traces sur terre et sur mer).

Développement de nouveaux programmes d’études des océans à partir des techniques spatiales

Michel Lefebvre fit ensuite la promotion de nouveaux programmes océanographiques coopératifs associés et dans la suite logique des mesures altimétriques et de leur utilisation ; on peut citer en premier lieu le programme WOCE, programme de surveillance de la circulation océanique, (World Ocean Circulation Experiment), mis au point entre 1985 et 1990 et où Michel le Lefebvre fut coopté par Carl Wunsch, (océanographe de grande réputation internationale) pour s’occuper de la partie spatiale de WOCE, le programme WOCE fut ensuite adopté par la Commission Océanographique Internationale.

On doit ensuite signaler le programme MERCATOR, première réunion Mercator en 1995, qui est un projet d’océanographie opérationnelle pour établir une carte, décrire et prévoir les caractéristiques de l’océan mondial (MERCATOR est un nom rendant hommage a` l’inventeur de la projection cartographique qui porte son nom). Les représentants de Mercator assisteront ultérieurement et encore aujourd’hui à nombreuses réunions du Comité réunissant les directeurs d’organismes s’intéressant à` l’océan et au climat.

On peut encore signaler le programme GODAE (Global Ocean Data Assimilation Experiment) dont la première réunion aura lieu, en Afrique du Sud en 1996. Michel Lefebvre travaillera beaucoup sur ce sujet en coopération étroite avec Neville Smith en Australie.

Les programmes WOCE, MERCATOR, GODAE, furent encore précisés et améliorés dans une réunion célèbre qui aura lieu à La Chapelle-Aubareil en Dordogne en août 1995 où Michel Lefebvre avait une maison de campagne.
Michel Lefebvre organisa un atelier réunissant une trentaine de chercheurs et ingénieurs de Brest, Paris, Grenoble et Toulouse, beaucoup d’anciens amis et collègues avec comme objectif :

«Construire ensemble un projet de démonstration où chaque équipe s’engagerait».

Ce projet avait pour but de construire un système d’observation permanent de l’océan, ceci à l’échelle de la planète. À ce niveau, il fallait utiliser toutes les ressources disponibles. La conclusion de cet atelier sera :

«assurer impérativement le développement d’un modèle de prévision de l’état de l’océan à l’instar d’un modèle météo (modèle d’océan global à haute résolution ayant la capacité d’assimiler des données satellitaires et des données in situ afin d’être pré opérationnel dans un premier temps mais avec une vocation à devenir opérationnel».

Ce fut un succès et c’était visionnaire.

Michel Lefebvre eut aussi de nombreuses activités transversales dans l’enseignement (Sup’Aéros à Toulouse, ENSTA à Paris), il s’investit dans la formation de nouveaux chercheurs (par exemple dans l’Ecole d’été d’océanographie à Grasse en 1982) ; il fut aussi Conseiller aux activité de la Cité de l’espace à Toulouse ; il fut l’artisan de l’exposition itinérante qu’il appela «Inventerre» à la Cité de l ‘espace, au Palais de la découverte et ailleurs à laquelle Pierre Baüer participa. Il fut impliqué aussi dans certains programmes de planétologie (Planète Vénus par exemple !).

La retraite qui n’en est pas une

Bien que retraité du CNES en 1994 (à son grand regret), Michel continua à agir et interagir de manière permanente et avec efficacité dans le domaine de l’océanographie et de la géodésie spatiales, cela dans le cadre du Bureau des longitudes et du club des Argonautes autour de trois thèmes principaux, «Climat, Energie, Océans» ; il le fit à la grande satisfaction de tous jusqu’à son dernier souffle en juillet 2019 et participa à des ouvrages collectifs sur le Climat :

  • Climat, Une planète et des Hommes (éd, Le Cherche midi, 2011, présenté par Erik Orsenna et Michel Petit, avec la participation d’Alain Juppé et Michel Rocard) ;
  • puis Climat, Le temps d’agir (éd. Le Cherche midi, 2015, coordonné par Michel Petit, préfacé par Laurence Tubiana avec une postface d’Erik Orsenna).

Il écrivit aussi avec moi deux textes sur l’histoire de la géodésie et de l’océanographie spatiales très instructifs :

  • l’un en anglais publié dans The Century of Space Sciences «A new look at Planet Earth: Satellite geodesy and geosciences»,  1623-1651, 200,1 Kluwer Academic Publishers, printed in the Netherlands,
  • l’autre en Français «En attendant Galileo...La Terre mesurée depuis l’Espace; de Diapason à Jason (2001), la contribution française» publiée dans la revue NAVIGATION volume 51, numéro 202, Avril 2003.

En guise de conclusions

On retiendra le caractère un peu atypique de la carrière de Michel Lefebvre qui a débuté sa profession dans la marine marchande, mais aujourd’hui quels résultats il a obtenu ! Résultats qui marqueront l’histoire de l’océanographie spatiale.

On doit rendre un grand et spécifique hommage à ses qualités humaines et scientifiques qui furent essentielles dans son succès. En 2010 il avait organisé chez lui une petite fête qu’il avait intitulé «les noces d’or de l’amitié» où il avait rassemblé beaucoup de ses amis avec lesquels il échangeait depuis les années 60.
À ce stade comment ne pas citer encore les noms de quelques collègues (à ajouter à tous ceux déjà cités) et avec lesquels Michel eut tant d’échanges fructueux et amicaux, souvent quotidiens à certaine période :

Jean-Francois Minster, Jean-Louis Fellous, Guy Duchossois Jim Marsh, Raymond Zaharia, Jean-Claude Blaive, Christian Le Provost, Jean-Louis Pieplu, Jean-Claude Husson, Yves Ménard , François Noüel, Annie et Marc Souriau, Claude Broissier, Geneviève Raphanel, Martine Mena, Nicole Lestieu, Michel Cazenave, Philippe Escudier, Richard Biancale, Jean Pailleux, Rosemary Morrow, Christophe Boissier (Shom à Toulouse), Pierre Bahurel (Mercator Ocean international, CNRS, Ifremer, IRD, Météo-France, Shom), les équipes GET et LEGOS de l’Observatoire Midi-Pyrénées,...

liste horriblement incomplète mais seulement donnée ici comme quelques points de repères dans le temps des si nombreux échanges de Michel de nature scientifique ou administrative au cours de sa carrière ; derrière chaque nom il y a une richesse d’échanges... mais hélas beaucoup d’entre eux des noms cités nous ont déjà quittés !

On peut ajouter ici que Michel aimait lire et citer beaucoup de poètes et de philosophes, Saint Exupéry (Citadelle), Prévert, Marie-Noëlle, Superveille. il aimait notamment aussi les ouvrages de Jules Verne tel «la Terre sans dessus dessous» qu’il lisait, relisait et faisait lire !
Il aimait aussi beaucoup diffuser les connaissances scientifiques, notamment en océanographie à tous comme avec Vinca Rosmorduc lors des meetings de l’océanographie spatiale (l’OSTST) avec le «Outreach education and altimetric data service» mais aussi au monde des jeunes et même des enfants, ce qu’il aimait à appeler le «Faire savoir».
Dans ce contexte il adorait ce conte écrit par les enfants sur le Dieu de la mer et qui commence ainsi :
«Il y a très longtemps toutes les terres se donnaient la main et un immense océan les rafraîchissait ; l’océan était habité par un dieu appelé «Poséidon…». On retrouve le nom de Poséidon si cher à Michel...

Il a ainsi inspiré et soutenu le magnifique céderom «Les géonautes enquêtent sur les océans» qui a valu un prix du «Faire Savoir» à son auteur et notre collègue Pascal Bonnefond !

Michel Lefebvre a reçu de nombreuses distinctions et prix. Il fut ainsi promu au grade de chevalier de la Légion d’honneur en 2012 (Michel eut la gentillesse de me demander de lui remettre l’insigne correspondant). Il prépara aussi en 2010 un Curriculum vitae très détaillé de sa carrière de manière fort opportune et qui est toujours accessible au Bureau des longitudes. Un journaliste, Yves Garric, lui consacra aussi un livre «Michel Lefebvre, marin de l’Espace ou comment un capitaine au long cours devenu astronome a fait bouger l’océan» 2008, (Loubatières Sciences éditeur). Cet ouvrage lui fait aussi un grand hommage.

Michel nous a quitté le 21 juillet 2019 et de très nombreux témoignages d’estime et de reconnaissance ont alors été exprimés de la part du monde scientifique, ainsi de plusieurs de ses amis américains comme :

Stan Wilson, Byron Tapley, Victor Zlotnicki, David Halpern,

Lee-Lueng Fu : "It is with great sadness to inform you of the passing of Michel Lefebvre... He was a geodesist with a profound vision the potential of satellite altimetry and had been a key figure in pushing the boundary of altimetry…",

Kurt Lambeck d’Australie : "That is indeed sad news.  The passing of Michel is a loss to many of his friends and a loss of one of the founders of GRGS with its many successes that can be attributed to Michel's contributions…",

Paul Paquet de Belgique : "C'est une bien triste nouvelle que d'apprendre le décès de Michel… En 2007 et de manière tout à fait imprévue, j'ai eu la chance de passer un moment avec lui lors de la remise, par l'Université Catholique de Louvain des Insignes de Docteur Honoris Causa à Erik Orsenna. Malgré son état de santé il avait gardé l'enthousiasme que nous lui connaissions. C'était un scientifique novateur qui m'a toujours impressionné par ses capacités à concevoir et proposer de nouveaux projets scientifiques" .

Un très récent hommage a été encore exprimé lors du colloque d’océanographie à Chicago en octobre 2019 et il est rédigé comme suit : «Captain of the merchant navy, geodesist , driving force, inspiring person, he has been and was all that and more ».

Un dernier et chaleureux hommage, non le moindre, illustré par quelques belles photos de différentes époques, lui a été rendu par Anny Cazenave en présence de sa femme Claude Lefebvre et de leur fils Marc, à Toulouse, le 22 novembre 2019 dans le cadre de l’Académie de l’air et de l’espace sous la présidence d’Anne-Marie Mainguy.

C’est avec beaucoup d’émotions que nous nous associons à tous ces hommages. Nous exprimons notre vive sympathie à son épouse, à ses enfants, à Sylvie Salles, son assistante de vie et à toute sa famille qui l’ont soutenu sans faille jusqu’au bout.

Nous remercions particulièrement Pierre Baüer qui nous a beaucoup aidé dans la rédaction de cet hommage.

À Michel qui nous a quittés,

Voici de Bruno Voituriez, président du Club des argonautes et membre de l’Académie de marine, un ultime message :

«Hello Milef, Félicitations : tu viens de franchir avec succès une nouvelle étape de ta brillante carrière qui est un exemple pour nous tous. Marin tu regardais les étoiles : tu devins astronome.  Et tu te dis pourquoi de l’espace ne pas regarder la mer ?   Ainsi grâce à toi naquit le satellite Topex/Poséidon qui obligea L’océan à se dévoiler dans sa totalité et ses caprices : méandres, tourbillons et autres variations qui déroutaient l’observateur jusqu’alors impuissant. Cet océan que tu définissais si bien dans cette devinette :

Qui suis-je ?

On me dit pacifique ?
Je suis turbulent
Je suis un agité
Il m’arrive de m’échauffer
De passer par toutes les couleurs
Et même en furie
Je suis soumis à la dissipation
Je ne connais pas (peu) d’hommes
J’ai mes humeurs
Je suis pour résumer
Totalement IMPREVISIBLE

Grâce à toi pourtant l’océan est devenu un peu plus prévisible et les hommes que tu qualifies de géonautes ont fait quelque progrès dans le pilotage de la Terre. Merci à toi Michel qui a ouvert la voie. Tu es entré maintenant dans une autre dimension spatio-temporelle en montrant aussi l’exemple jusqu’ à la fin de ce qu’est une vie réussie. Tu nous donnes, par ton exemple, l’espoir de réussir nous aussi ce dernier passage. Mais cela n’efface pas ce manque irremplaçable : ta présence.
À bientôt ? BV»

Textes de Michel Lefèbvre publié sur le site des Argonautes :

Michel a largement participé à l'enrichissement du site internet du Club des Argonautes, avec des textes à plusieurs facettes, historiques, scientifiques, humoristiques et même philosophiques. Qu'ils soient drôles ou sérieux, ils comportent toujours un ou plusieurs messages...

Grégorien 2003 : Rapprochement entre le discours prononcé à la Convention par l'Abbé Grégoire.... Michel Lefebvre. Début 2003.

Onze ans en orbite pour  TOPEX POSEIDON. Septembre 2003.

La Connaissance de la planète Terre et de sa dynamique : les systèmes spatiaux : une contribution décisive. Enjeu Terre, un vouvel enjeu majeur. Novembre 2003.

Williamstown - 1969  passage prémonitoire. Décembre 2003.

Les méthodes de mesure des courants marins, extrait du livre de A. BERGET 1919. Février 2004.

L'avenir de l'Océanographie vu en 1919 par A. Berget et... l'ETM. Février 2004.

Géonautique - Apprendre à piloter la terre. Nous sommes des géonautes. Novembre 2005. Avec Bruno Voituriez.

Le testament du Capitaine Nemo. Trois cent millions de lieues au-dessus des mers. Juin 2005. Avec Bruno Voituriez.

En attendant GALILEO... La Terre mesurée depuis l’Espace : de DIAPASON (1966) à JASON (2001), la contribution française. Janvier 2006. Avec François Barlier.

Pour ne pas perdre le nord - sans dessus dessous. Décembre 2006.

La lune à la une, pour être bien lunés REVISITEZ LA LUNE. Décembre 2006.

Relever le niveau. Février 2007.

Procès de la Terre. Mars 2007.

Dialogue entre Océan et Atmosphère. Fantaisies pour couplages échangistes. Mars 2007.

Année de l’astronomie Petite Galliléade Galilée à l’Académie des Sciences. Janvier 2009. Avec Bruno Voituriez.

La Terre est ton navire. Les coups de cœur de Michel Lefebvre. Océanez vous. Recueil de textes poétiques et philosophiques. Novembre 2012.