Une rivière vivante s’entoure de milieux humides qui protègent la vie. Pourtant nous lui avons pris ces milieux pour déployer nos villes et nos agricultures industrielles. (John Wheaton, éco-hydrologue américain).
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Rendre l’eau à la terre :
Texte de Baptiste Morizot avec des illustrations de Suzanne Husky
342 pages, éditions Actes Sud, 2024, réédition en 2025 ISBN 978-2-330-19418-5 |
Cet ouvrage se situe dans un espace singulier : scientifique (hydrologie, biodiversité, climat), d’ingénierie (hydraulique et aménagement du territoire), biologique (rôle du vivant et en particulier des castors), mais aussi philosophico-poético-artistique. On pense en le lisant à des références disparates comme - entre autres - l’émergence actuelle dans la communauté scientifique du concept de zone critique (abordé un peu plus tôt sur ce site), les manifestes des naturalistes-philosophes américains des XIXe et XXe Siècle (parmi eux : Henry David Thoreau, John Muir ou Edward Abbey ; c’est sans doute dans leur lignée qu’on peut inscrire les hydrologues américains inspirateurs de nos auteurs), ou la démarche militante de l’hydrologie régénérative – qui s’inscrit, selon moi, plus dans la communication que dans l’innovation (elle est évoquée dans le livre, mais les auteurs revendiquent une certaine distance).
Nos rivières et cours d’eau sont dans leur majorité devenus des canaux hydrauliques aménagés au bénéfice de nos activités et de notre société. Le résultat est une accélération générale des flux d’eau au détriment des échanges naturels avec le sol, la végétation et la diversité animale associée. Dès le milieu du XXe Siècle, les hydrologues, aussi bien des institutions scientifiques que des agences environnementales spécialisées, régionales ou locales, ont attiré l’attention des autorités et des aménageurs, en particulier agricoles, sur les méfaits d’une politique territoriale qui, au nom du rendement, du profit économique et d’une improbable sécurité, oublie ou néglige le temps long de l’évolution bio-climatique qui conduisait à des successions d’équilibres des paysages continentaux, évolution aujourd’hui rompue.
L’argumentaire part du constat que, longtemps avant que l’homme domine les espaces continentaux, des rongeurs herbivores mettaient la gestion de l’eau au centre de leur mode d’existence et de survie : les castors.
En effet, pour se protéger des prédateurs, ainsi que des crues ou des étiages trop sévères, les castors créent sur les cours d’eau des successions de bassins d'eau calme et suffisamment profonde où ils construisent leur habitat. La conséquence est une alternance de flux rapides et ralentis qui s’organisent naturellement sur plusieurs bras dans un lit élargi et qui favorisent les échanges entre la nappe et le cours d’eau. Les castors façonnent ainsi involontairement l’hydrographie d’une manière particulièrement résiliente. L'équilibre écologique qui en résulte à moyen-long terme est globalement bénéfique. De même que les vers de terre sont les principaux agents de la santé des sols, les castors sont dans nos régions tempérées les architectes des paysages hydrologiques depuis au moins huit millions d’années.
Ils ont été décimés à partir du Moyen-Age par les sociétés humaines, aussi bien en Europe, qu’en Amérique, pour extraire le castorium, substance produite par l’animal avec des propriétés thérapeutiques et cosmétiques reconnues, et pour exploiter les propriétés exceptionnelles de leur fourrure. Avec la protection dont ils font désormais l’objet, la population des castors qui avait chuté à moins d’une cinquantaine d’individus en France il y a cent ans, augmente à nouveau très significativement : des dizaines de milliers au total dans plusieurs régions de France, des millions dans les zones tempérées d’Amérique et d’Europe.
Des recherches, essentiellement conduites aux États-Unis, depuis la deuxième moité du XXe Siècle ont montré l’impact bénéfique de la présence des castors pour réguler le cycle de l’eau dans les rivières et les bassins versants associés, et ont confirmé leur rôle dans la préservation de la biodiversité des milieux humides, la prévention des inondations et des sécheresses, et même la lutte contre les incendies. C’est ce que certains appellent l’effet castor. Un transfert des connaissances acquises en Amérique est en cours sur certaines rivières d’Europe, entre autre sur les Gardons et dans la Drôme.
C’est à ces paysages renouvelés et façonnés par les castors que s’intéressent tout particulièrement Baptiste Morizot, philosophe connu pour ses travaux sur les relations entre l’homme et la vie sauvage dans l’habitat terrestre qu’ils partagent, et Suzanne Husky, illustratrice.
Pour donner un aperçu de cet ouvrage, j’ai choisi quelques citations (noter qu’elles ne reflètent pas nécessairement mon point de vue personnel !). Le livre étant organisé en courtes sections numérotées, je rappelle ce numéro en fin de citation :
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Cet animal [le castor] est une puissance capable à elle seule de dépolluer les eaux, de remplir les nappes phréatiques, se lutter contre les sécheresses agricoles, de réduire les inondations, de maintenir les incendies à distance, d’accueillir une diversité riche, vivante, active.[11]
L’effet castor ne consiste pas simplement à ralentir l’eau, il fait quelque chose de plus subtil : il transforme les cours d’eau (…) en tissages d’eaux rapides et d’eaux lentes avec de multiples transitions entre ces deux types de flux. [68]
Le projet général de restreindre les cours d’eau à leur lit mineur, pour se protéger des crues et surtout pour utiliser la terre à des fins agricoles et urbaines, (…) a produit une « sécheresse structurelle », liée à l’évacuation systématique de l’eau dans les terres, les sols, les rivières (…). [112]

(Illustration de la page 140)
Porter l’idée d’un mouvement concret d’alliance avec le peuple castor peut sembler farfelu – cela recèle à mon sens une portée philosophique et politique et permet de favoriser (…) l’émergence d’une nouvelle pensée dans nos rapports au monde vivant. [225]
L’enjeu n’est pas de tout parier sur les castors, comme s’il fallait leur faire porter la responsabilité de sauver un monde que l’on a fragilisé, mais de déterminer si l’on peut contribuer à la régénération de nos bassins versants (…) en réactivant des processus.[267]
Construire les ouvrages collectivement (…), attendre que la rivière réponde, la regarder faire, ne pas la forcer, apprendre à être en conversation (avec elle), à lui faire de petites propositions, à voir comment elle répond, ce qu’elle veut et ce qu’elle refuse. [317-320]
Le terme « restauration est intéressant dans le cadre de son lieu d’origine, à savoir l’hydrologie et la biologie de la conservation (...) et il faut le conserver dans certains contextes pour pouvoir dialoguer avec les différents acteurs du territoire. Mais il est important de se souvenir simultanément, quand on l’utilise, que le verbe « restaurer » en tant que concept (…) fait partie du problème et pas de la solution. (…) Nous sommes des sujets ignorants qui essaient de soigner un objet qui n’en est pas un : c’est un entremêlement de forces vivantes et non vivantes, capables de leur propre guérison si l’on arrête de leur imposer des forçages.[430 et 433]
La régénération low-tech est une manière de réactiver les dynamiques connues et inconnues de la rivière. (...) Ce mouvement prend de l’ampleur aux États-Unis, et il y a un enjeu majeur à le porter, le défendre et le faire rayonner en Europe et en France. [449-450]
Il est fascinant de voir à quel degré le monde agricole productiviste (…) a subi une forme d’éducation professionnelle qui a valorisé à l’extrême une grande technicité dans les savoirs agronomiques (…) et en même temps un illettrisme en sciences écologiques. [461]
(…) A laquelle de ces trois familles la rivière appartient-elle ? Est-elle plus proche des entités de type tas de sable (…), des entités de type machine, ou des entités de type corps vivant ? (…) Il ne s’agit surtout pas de dire que les rivières sont des organismes, mais de chercher à proximité de laquelle de ces trois nébuleuses elles se pensent le mieux. [541-542]
(…) A l’orée du XXIe Siècle, des scientifiques et des praticiens de la restauration des milieux, (…) possédant tous (les) attributs qui justifient un privilège jalousement construit et renforcé y « renoncent volontairement » pour le partager avec des créatures qui ne possèdent aucun de (leurs) attributs. [603]
Il y a chez ces scientifiques (…) une conscience lucide des limites de la modélisation qui a aussi des effets politiques (…). C’est parce qu’on travaille à information incomplète que les structures doivent être low-tech (...), réversibles (...), transitoires (…) et mimétiques (…). [624]
Nous aurons toujours un besoin précieux de docteurs en chirurgie et de docteurs en hydrologie – il ne s’agit pas de critiquer ces compétences qui sont insubstituables. Il s’agit de desserrer l’étau selon lequel seuls les experts dotés de ces titres ont le droit et le privilège d’agir sur les corps et les rivières pour leur bien. [671]
Quel est le sens de la pluie ? Aucun, répondront les modernes, c’est un processus physique. Ma réponse est que la pluie sur la terre ferme est une force abiotique qui a, en partie, été recrutée par les forces biotiques. Que les forêts, dans les phases de colonisation des milieux, favorisent la capacité des perturbations à aller le plus loin possible dans les terres. [741]

(Illustration de la page 175)
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Un dernier ajout personnel : l’hydrologue des écoulements de surface - et aussi l’ingénieur hydraulicien formé au béton (et oui !) - est évidemment troublé par une telle analyse dans laquelle il retrouve beaucoup de ses convictions d’aujourd’hui, mais qui propose un défi bien plus vaste.
Il y a longtemps que j’ai été convaincu par mes amis pédologues de l’importance de la faune du sol et tout spécialement des vers de terre, dans la pédogenèse (construction physico-chimique d’un sol), leur bonne santé, la circulation de l’eau, la fixation du carbone, etc. On pourra en découvrir une version romancée dans « Humus » de Gaspard Koenig (2023).
Une autre facette de ces associations bénéfiques entre espèces, que j’ai récemment découverte, est l’étonnante communication entre les arbres exploitant les réseaux de mycélium. Lire par exemple : « Etre un chêne – sous l’écorce de Quercus », de Laurent Tillon (2021).
Les castors peuvent nous apprendre beaucoup et nous aider à reconstruire nos paysages hydrologiques et à restaurer un cycle local de l’eau en grand danger. Alors sans doute faut-il repenser nos convictions de scientifiques et ne pas nous priver de les imiter, et même de les inviter quand c’est possible.

