Propos d’Argonautes en novembre 2025
La représentation des nuages dans les modèles
Certains d’entre nous ont pu assister à la soutenance de thèse de Léa Raillard, qui porte sur l’évaluation et l’amélioration de la représentation des nuages
polaires de phase mixte (gouttes d’eau et cristaux de glace) dans le modèle LMDZ, i. e. la composante atmosphérique du modèle de l’Institut Pierre Simon Laplace. Dans ce domaine, le passage au global des résultats d’expériences de terrain se heurte à la difficulté de généraliser des résultats obtenus localement dans des circonstances particulières. Les modèles climatiques actuels en effet peinent encore à bien représenter ce partage entre glace et eau, et il en résulte des biais radiatifs importants qui contribuent aux incertitudes dans les projections climatiques. Son travail, très clairement présenté, apporte des améliorations substantielles, en montrant notamment que le modèle LMDZ a tendance à surévaluer l'opacité des nuages polaires. Il n’aborde toutefois pas l’impact global de ces résultats sur le climat : l’amélioration de la représentation de l’impact des nuages dans les modèles climatiques va généralement de pair avec une complexité accrue ; elle implique une spécialisation qui ne favorise guère la réflexion sur l’impact global..
Les connaissances scientifiques, l’expérience locale, et les décisions politiques
La mise en application du plan national d’adaptation au changement climatique (PNACC) s’appuie sur un tissage dense d’administrations et de comités. Tout ne se passe pas cependant comme on le souhaiterait. On constate malheureusement, et pas seulement en France, que des décisions politiques en matière de climat ignorent les connaissances scientifiques. Dans notre pays, la décision finale revient aux préfets, représentants du gouvernement, et après que les divers comités départementaux ou régionaux, y compris scientifiques, aient fait leur travail et déposé leurs conclusions et recommandations, l’état et les préfets ont le dernier mot et prennent des décisions « politiques »... qui évitent surtout de contrarier le syndicat dominant ! Dans les campagnes, cela a pour effet de défendre ceux qui utilisent l’eau pour l’irrigation, ou qui recourent aux pesticides. Pour imposer leurs choix et leurs intérêts face à un usage qui serait plus raisonnable, et même si ce dernier est majoritaire, les lobbys industriels qui sont les plus puissants utilisent éventuellement des groupes minoritaires qu’ils poussent à manifester.
Une constante est de croire que le marché corrigera les dégâts du marché et que l’initiative privée est à même de faire les bons choix. Or, pour le long terme, seule une puissance publique bien éclairée et organisée possède les moyens d’impulser une action bien ciblée et efficace. La boucle logique - les contribuables financent la recherche publique dont les résultats devraient être entendus par les politiques qui produisent des règles acceptées par les contribuables – fonctionne mal, à cause d’intérêts particuliers et de lobbys. Ce qui se passe au niveau communal paraît plus calme et pondéré : serait-ce là l’échelle à laquelle il faudrait agir ? Par ailleurs, le manque de pluralité des médias d’information, qui pratiquement tous sont contrôlés par des grands groupes financiers, n’améliore pas les choses. Pouvons nous rester neutres face à l’ignorance des connaissances scientifiques ? Chacun, individuellement, est libre de soutenir les actions qui lui paraissent légitimes.
Points de bascule, points de non-retour, bifurcations...
Publié avant la tenue de la COP 30 à Belem en novembre 2025, le Global tipping points report 2025 fait le point sur les seuils qui pourraient être franchis du fait du changement climatique et qui mettraient en danger des écosystèmes ou de larges pans de nos sociétés. Y sont mis en avant le réchauffement des océans tropicaux et la menace que cela fait peser sur les récifs coralliens, les risques de dépérissement de la forêt amazonienne, d’une fonte rapide des calottes glaciaires et des glaciers de montagne, et d’un affaiblissement marqué de la circulation méridienne de l’Océan Atlantique. Depuis quelques années, ce dernier point fait l’objet de très nombreux articles qui interrogent sur la réduction du transfert de chaleur de l’Atlantique tropical vers les pays qui bordent l’Atlantique nord qui en résulterait.
Selon les pays, on parle de tipping points en anglais, de point de bascule en français, de punto clave (point clé) en espagnol. L’usage du terme « bifurcation » en mathématiques est plus précis : il est utilisé pour désigner le changement de régime d'un système (physique ou autre) pour une valeur critique d'un paramètre extérieur. Une autre notion est celle de seuil au-delà duquel la continuité des conditions d’exécution d’un mécanisme, ou d’existence d’une espèce, est menacée. Ainsi, la température des océans tropicaux approche une valeur au-delà de laquelle les récifs coralliens dépériraient, mettant en danger la vie des îliens. Dans certaines régions des canicules pourraient atteindre des températures telles que la vie humaine n’y serait plus possible. Mais ces seuils ne sont pas des tipping points climatiques : après qu’ils aient été atteints, le climat peut continuer à évoluer selon les mêmes lois physiques.
Les tipping points évoquent un changement difficilement prévisible, souvent présenté comme irréversible par certains médias qui en font une interprétation catastrophiste qui rejoint une propagande décourageante selon laquelle tout serait perdu et il n’y aurait plus rien à faire. D’un point de vue scientifique, cette irréversibilité est inséparable de l’échelle de temps considérée. Le passage d’un interglaciaire à une glaciation peut paraître irréversible pour ceux qui le subissent, mais la paléoclimatologie nous dit que ce n’est qu’une affaire de quelques dizaines de milliers d’années après quoi on retrouve un épisode interglaciaire. A une échelle de temps beaucoup plus compatible avec la vie humaine, la bascule d’un épisode El Niño à La Niña est réversible, et la difficulté de sa prévision est un exemple de l’incertitude qu’on rencontre dans les sciences du climat.
Echos de la nouvelle administration américaine
En octobre dernier s’est tenue à Londres une réunion de l’Organisation Maritime Internationale (IMO) dont le but était de faire avancer les négociations pour une réglementation du transport maritime, et notamment d’avancer vers une mise en pratique de taxes pour limiter les émissions de polluants par le transport maritime. A terme, zéro émissions de carbone fossile en 2050 était recherché. Les décisions en ce domaine ont été repoussées d’un an, à la demande de l’Arabie Saoudite, rejointe par la Russie. Un an de gagné pour les Etats Unis et les opposants qui tenteront de rallier à eux d’autres pays afin d’enterrer définitivement ce projet. Lors de la réunion de Londres, la pression exercée par les Etats Unis, y compris sur les personnes même des négociateurs des autres pays, ont été telles que la décision de reprendre les négociations dans un an n’a été adoptée qu’à une majorité de quatre voix.
Faciliter l’articulation entre la science et les décideurs
C’est la tâche confiée par le Global Ocean Observing System sous l’égide de la Commission Océanographique Intergouvernementale à une équipe internationale de scientifiques autour de Karina Von Schukmann. Elle a été l’une des priorités lors du One Ocean Meeting de juin dernier à Nice, sous la pression des politiques qui auraient souhaité disposer d’un indicateur unique pour suivre l’évolution de l’océan. Alors que le public comprend parfaitement des indicateurs simples, tels que la température moyenne globale des océans, ou le niveau marin, d’autres propriétés de l’océan, souvent peu standardisées, sont à prendre en compte pour mieux évaluer l’état de l’océan face au changement climatique et à la pollution : glaces de mer, acidification, désoxygénation, production nette, couverture d’algues, phytoplancton, macroalgues. Ces indicateurs devront fournir une information rigoureuse de l’état d’un phénomène, établie selon des critères scientifiques. Cette information, mesurable de façon standardisée, devra représenter les variations dans le temps et l’espace du phénomène concerné, et être pertinente et facilement compréhensible pour les décideurs et le public. Elle devra être facilement accessible et répondre au besoin public de bénéfice commun et d’éthique. Face à une réalité complexe et multidimensionnelle, plutôt que vers un indicateur unique, on tend vers une étoile à plusieurs dimensions qui se déforme avec le changement climatique.
L’énergie de la houle, entre rêve et réalisme
L’énergie de la houle est difficile à exploiter : trop faible la plupart du temps, elle est parfois beaucoup trop forte, et destructrice. Cette énergie mécanique est le produit d’un déplacement faible par une force qui est grande, et parfois très grande. Elle nécessite donc des infrastructures très résistantes, et donc très coûteuses, qui ne peuvent se justifier que là où la houle est forte et permanente, comme au large du Portugal ou à l’ouest de l’Irlande. Il existe des systèmes traditionnels de petite dimension qui utilisent l’énergie de la houle pour alimenter par exemple des bouées ancrées avec système d’alarme : elles ont été remplacées par des panneaux solaires qui sont plus faciles à entretenir et moins coûteux. A l’opposé des ces monstres mécaniques, une éolienne, qui tourne vite, avec des forces modérées, est plus facile à mettre en oeuvre.
Le black out en Espagne au printemps dernier
Cet arrêt brutal de la production d’électricité en Espagne a touché toute l’Espagne et le Portugal, ainsi qu’une partie du sud de la France. Les causes et les mesures à prendre pour éviter les répétitions d’une telle avarie sont à l’étude, mais sans en attendre les résultats, certains ont aussitôt incriminé les énergies renouvelables et leur caractère intermittent. On attend des réseaux électriques modernes qu’ils fournissent une électricité très stable. Toute l’Europe utilise un courant électrique synchronisé à 50 Hz. Tous les générateurs d’électricité, depuis le sud de l’Espagne jusqu’au Cap Nord, sont donc synchronisés. Si l’un d’entre eux voit sa puissance baisser, il a tendance à ralentir, ce qui est tolérable tant qu’il reste au dessus de 49 Hz. S’il ralentit encore, il absorbe alors de la puissance, et afin de protéger l’ensemble du réseau, il est automatiquement déconnecté. C’est aussi ce qui se passe si une brusque baisse de la consommation (due par exemple à la rupture d’une ligne lors d’un orage) entraîne une hausse de la fréquence d’un générateur : celui-ci est alors automatiquement déconnecté. Les à coups de ces déconnexions font que de l’énergie circule d’un pays à un autre et vice versa en quelques secondes. Pour l’Espagne, ces échanges passent nécessairement à travers les Pyrenées par des lignes qui, faute d’investissements, sont restées sous dimensionnées.
Les centrales électriques classiques qui ont une turbine qui tourne très vite ont une inertie élevée, du fait de l’énergie mécanique de cette turbine. A l’opposé, les éoliennes, qui tournent lentement, ont très peu d’inertie. Les accidents sur le réseau demandent qu’on réagisse en quelques secondes, et les éoliennes n’offrent pas cette ressource. La stabilité de la fourniture d’électricité est plus facile lorsqu’on a affaire à des turbines à forte inertie, que pour des systèmes à faible inertie pour lesquels il faut des stockages capables de répondre à la demande en quelques secondes : batteries ou super condensateurs (voire des champs magnétiques intenses). C’est probablement ce qui a manqué à l’Espagne lors du black out du printemps dernier. Lorsque le solaire et l’éolien dominent, le risque est alors élevé et peut être faudra-t-il adapter les réseaux.
Lancement réussi du satellite Sentinel 1D
Une fusée Ariane 6 a mis sur orbite le 5 novembre le satellite Sentinel-1D, un satellite d’observation de la Terre qui vient renforcer le programme européen Copernicus. Il remplace Sentinel-1A, lancé en 2014, dont les performances se dégradent et qui approche de la fin de sa vie opérationnelle. Par rapport à son prédécesseur, Sentinel-1D embarque notamment un instrument radar avancé qui lui permet d’acquérir des données de la surface terrestre, même de nuit ou à travers les nuages. Le lancement s’est bien passé et l’instrument est sur son orbite, toutefois la rentrée dans l’atmosphère de l’étage supérieur a échoué : ce troisième étage ne pourra donc pas être récupéré et réutilisé comme on l’espérait, et a rejoint les débris spatiaux en orbite autour de la Terre. La difficulté de cette récupération provient de ce que, après la mise sur orbite du satellite, ce réservoir de carburant est pratiquement vide, et que dans ces conditions, il est très difficile de rallumer le moteur afin de disposer de la poussée nécessaire pour une rentrée atmosphérique.
Commémoration du lancement du premier satellite français
Il y a soixante ans, le premier satellite français à avoir fonctionné était mis sur orbite. Il s’agissait du satellite FR-1 dont l’objectif était d’étudier la composition et la structure de l’ionosphère, de la plasmasphère et de la magnétosphère. La commémoration organisée par les anciens du CNRS, à l’initiative de Owen Storey, un anglais qui était alors en France est prévue le 4 décembre.
Notre site internet s’étoffe
Une nouvelle rubrique mise en place à l’automne 2025 permet à ceux qui visitent notre site de consulter les exposés qui ont été donnés lors de nos réunions mensuelles. Chaque vidéo, accompagnée d’un résumé plus ou moins étendu et dont la durée est d'environ une heure, inclut les discussions qui ont suivi la présentation. Il est possible de consulter séparément les supports de présentation fournis en format pdf et de les télécharger.
