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Propos d'Argonautes en mai 2026

(Temps de lecture: 6 - 11 minutes)

​ Propos d’Argonautes
​ en mai 2026

BIOMASS : Une longue préparation, puis des résultats très au-delà des objectifs


Nous recevions ce 7 mai Thuy le Toan, qui a guidé le développement du satellite BIOMASS de l’Agence Spatiale Européenne depuis sa conception jusqu’à sa mise sur orbite en 2025, et participe maintenant aux opérations de calibration et à l’exploitation des résultats. C’est au CESBIO (Centre d’Etudes Spatiales de la BIOsphère, CNRS, CNES, IRD, Université de Toulouse) que le projet a grandi, avec pour objectif principal de mieux estimer le stock global de carbone que constitue la biomasse végétale, et ses variations. En effet, pour évaluer ce stock, on ne disposait que d’indices tels que le NDVI (Normalized Difference Vegetation Index) basé sur la couleur superficielle vue depuis l’espace par les satellites, et sur des calibrations selon les types de végétation. Dans des zones de forêt, et spécialement de forêt équatoriale, où cette végétation est très épaisse, la seule couleur de surface n’est évidemment pas suffisante. BIOMASS innove radicalement, en utilisant la pénétration d’un radar à synthèse d’ouverture en bande P. Le signal de ce radar, qui est arrêté par l’eau liquide, est cependant capable de pénétrer toute la strate forestière pour mesurer l’intégralité de la biomasse, c'est-à-dire la masse des troncs, des branches et des tiges ligneuses, où les arbres stockent la majeure partie de leur carbone. Le projet BIOMASS, accepté par l’ESA en 2005, a finalement été lancé avec succès en 2025. Pour l’équipe qui a mené ce projet, pendant une trentaine d’années, la réussite du lancement a été un immense soulagement, et un peu plus tard, la qualité des données récoltées par le satellite s’est révélée totalement satisfaisante, et parfois, miraculeusement surprenante : en effet, les observations de BIOMASS remplissent parfaitement leur mission concernant l’épaisseur de la forêt, son contenu en carbone, et ses variations, mais aussi, elles rapportent en plus des renseignements de grande qualité sur les structures en profondeur sous des zones arides, sur les structures superficielles des courants océaniques, ou sur la hauteur des icebergs. Et bien d’autres surprises viendront sans doute, Le souhait de l’ESA est que les données soient publiques et faciles d’accès, et tout est fait pour. La durée de vie annoncée du satellite est de cinq ans, mais, comme c’est souvent le cas, on peut espérer davantage : un succès remarquable.

 

Les neuvièmes journées océanographiques de Saint Brieuc
Christian Le Provost, décédé en 2004, a joué un rôle déterminant dans le développement de l’altimétrie satellitaire, grâce à laquelle on peut depuis une trentaine d’années surveiller en continu le niveau des océans et sa montée due au réchauffement du climat. C’était aussi une des préoccupations principales du jeune Club des Argonautes, créé en 2003, qui a aidé à la création de l’association « Christian Le Provost Océanographe » en 2007, a hébergé jusqu’à récemment son site internet, et est en resté très proche. Un prix « Christian Le Provost Océanographe » a été cré en 2009, et vite repris en 2011 par l’Académie des Sciences. Ce prix, remis tous les deux ans à un jeune océanographe, a été décerné en 2025 à Casimir de Lavergne pour ses travaux sur la circulation océanique en profondeur, et la remise du prix les 29 et 30 avril 2026 lors des « Journées Océanographiques de Sainf Brieuc » a été l’occasion de rencontres entre des scientifiques, le public, et les écoliers. Ces journées ont été une réussite (en particulier l’échange avec des élèves de CM2, et la soirée débat à Laquelle ont participé Valérie Masson Delmotte et Eric Guilyardi, animée par Denis Cheyssoux, devant environ 200 personnes. L’intérêt du public dépassait de beaucoup ce à quoi s’attendaient les organisateurs.
Lors de toute rencontre entre scientifiques spécialistes du climat, et le public, se pose le
choix de tenir un discours alarmiste, ou confiant dans la capacité de la société à prendre les mesures nécessaires pour entraver le réchauffement du climat. La première attitude, qui correspond à l’urgence de ces mesures, risque de décourager les citoyens, tandis que la seconde peut plus facilement entraîner leur adhésion. La plupart des Argonautes, à travers leur participation à des comités scientifiques ou à des débats avec des associations, sont confrontés à ce choix difficile. Le Club a entamé une réflexion sur le renforcement de son action en direction du public.

Aventures scientifiques, prétendument scientifiques, ou tout simplement science
Les reportages sur des missions dans les zones polaires, les hautes montagnes, ou les océans, se multiplient, et se justifient en mettant en avant leur contribution aux connaissances scientifiques. Ces reportages irritent souvent les chercheurs en raison de leur manque d’intérêt scientifique véritable, et parce qu’ils donnent de leur métier une image captivante de héros modernes sportifs et audacieux, loin de la réalité du travail de recherche souvent fastidieux, de la quête et du traitement des données, de la consultation permanente des articles, de la construction du questionnement scientifique et de la préparation des actions de recherche. Que des opérations très médiatiques papillonnent autour de la recherche n’est pas nouveau. Jacques Yves Cousteau et Haroun Tazieff, en attirant l’attention du grand public, et des politiques, vers des questions environnementales, ont au bout du compte certainement fait en sorte que l’océanographie et la volcanologie reçoivent davantage de crédits de recherche (tous deux étaient pourtant loin d’être convaincus de la réalité du réchauffement du climat). Les vols spatiaux habités qui coûtent très cher apportent assez peu de connaissances sur la Terre, mais ils fascinent le public, et aussi les politiques peu à même de s’intéresser à la science, mais aux postes clé pour décider de l’attribution des crédits de recherche. Dans la gabegie qui, sous l’administration Trump, régit les grandes institutions de recherche aux Etats Unis, les politiques ne sont certainement pas indifférents à ces actions voisines des activités de recherche mais très ciblées sur le grand public, très « bling bling ». Il se pourrait que les catastrophes climatiques lorsqu’elles interviennent aient plus d’effet sur les politiques que les rapports du GIEC.
Par ailleurs, certaines opérations à l’initiative de personnalités qui n’appartiennent pas aux structures scientifiques publiques, comme les expéditions de la goélette Tara, ou le projet Polar Pod de Jean Louis Étienne, se développent en concertation étroite avec des laboratoires. Refuser ce genre de collaboration ne serait pas raisonnable, mais il faut évidemment rester attentif à l’authenticité du message scientifique.

L’objectif des accords de Paris était de ne pas dépasser +1,5 °C : nous y sommes déjà.
Face à ce constat, le dialogue entre décideurs et scientifiques, organisé autour du GIEC et des exercices de modélisation CMIP (Coupled Model Intercomparison Project), doit évoluer. Une réflexion est menée pour faire évoluer l’indicateur « température moyenne globale » vers un nouvel indicateur, qui, en plus de la température, intégrerait d’autres paramètres, tels que la montée des océans, ou des données relatives au remplacement des énergies basées sur le carbone fossile par des énergies renouvelables. Le sixième rapport du GIEC était basé sur des scénarios dits SSP pour « Shared Socio-Economic Pathways ») qui combinent un type de comportement socio-économique et un forçage radiatif. Ainsi, le scénario SSP1-1,9 suppose une humanité très engagée et des émissions de gaz à effet de serre très faibles, avec un forçage radiatif égal à 1,9 W/m², tandis que le scénario SSP5-8,5 suppose des émissions de gaz à effet de serre très élevées, et un forçage radiatif de 8,5 W/m². (Rappelons que le deuxième chiffre n’indique pas un accroissement de la température moyenne globale, comme certains peuvent le croire ou le faire croire, mais une puissance de réchauffement exprimée en Watts par mètre carré). A l’approche du prochain rapport du GIEC, ces scénarios évoluent, comme cela s’est produit plusieurs fois lors des précédents exercices. Compte tenu du développement rapide des énergies renouvelables et de l’état des réserves de carbone fossile, les scénarios à très fortes émissions pourraient perdre leur vraisemblance.

En Iran, la guerre, mais aussi le manque d’eau
Déjà, en janvier dernier, l’Iran était frappé par une sécheresse telle qu’il était envisagé de demander à la population de Téhéran de quitter la ville. En cause, une sécheresse sévère depuis plusieurs mois, et aussi, le très mauvais état des réseaux de distribution, des usages agricoles trop gourmands, et une population qui s’est accrue et dont les besoins excèdent les disponibilités. Pourtant, dans l’histoire, l’Iran a été un modèle et une source d’inspiration pour tout le pourtour méditerranéen en matière d’utilisation économe et rationnelle des ressources en eau. On pense notamment aux qanats, ces canalisations souterraines qui prennent l’eau près des massifs montagneux, et qui les acheminent en pente douce vers les villes et villages. Creusés dans des sols meubles, ces qanats doivent être entretenus régulièrement. Ils sont accessibles par une enfilade de puits verticaux visibles en surface, avec chacun un monticule de terre qui résulte de leur creusement et de l’extraction des boues : un métier très dangereux. Ce système est très économe des réserves d’eau puis qu’il ne prélève qu’au sommet des nappes phréatiques, et il ne peut en être autrement, puisque prélever plus bas créerait des débits d’eau plus violents auxquels les qanats ne résisteraient pas.

2026-2027 : l’événement El Niño devrait être fort
Un évènement El Niño est en train de se mettre en place. Une majorité de modèles couplés océan-atmosphère l’annoncent comme particulièrement intense, voire l’El Niño du siécle ! En plus des modèles, une observation vient conforter cette prévision : la longueur du jour a augmenté en raison d’un fort déplacement de masse atmosphérique vers l’est, en sens contraire de la rotation de la Terre, correspondant à la diminution brutale des Alizés. L’océan accompagne ce mouvement mais avec une vitesse et un effet sur la rotation de la Terre moindres. En reprenant cette annonce, de nombreux médias y associent des records de chaleur. Il est vrai que lors de chaque épisode El Niño on voit le réchauffement climatique global atteindre des pics, mais ceux ci correspondent plus au réchauffement de plusieurs degrés de la surface du vaste Océan Pacifique équatorial dans sa partie est qu’à un réchauffement global sur les continents.

L’appellation « Mer des Sargasses » à réviser ?
Les sargasses sont des macroalgues brunes qui se développent à la surface de l’océan, tout spécialement dans la partie ouest au nord de l’équateur de l’Atlantique tropical, appelée pour cette raison « Mer des Sargasses »,. C’est aussi dans cette mer aux contours flous que se reproduisent les anguilles. Depuis 2011, ces sargasses s’échouent en abondance, en particulier sur les côtes des Antilles, apportant des nuisances considérables. On connaît mal la biologie de ces algues, qui, comme toutes les algues ont besoin de sels nutritifs. Mais l’apport de sels nutritifs dans les couches éclairées de l’océan profite habituellement aux algues microscopiques du phytoplancton. Un examen des archives de la couleur de l’océan observée par les satellites montre que cette invasion n’est pas due à un développement des sargasses dans leur lieu habituel, mais que c’est près des côtes d’Afrique qu’elle aurait débuté (dont un premier échouage massif en 2009 sur les plages du Ghana). Pourquoi un apport de sels nutritifs dans cette région a-t-il provoqué un bloom de sargasses est actuellement un sujet de recherches.

Le réchauffement des océans, et sa dilatation, gagnent la profondeur
Le climat se réchauffe, les pôles plus vite que les basses latitudes, les terres émergées plus vite que les océans, et la surface des océans plus vite que leur profondeur. L’observation en continu de la température de l’océan par le système de bouées dérivants ARGO montre que le réchauffement gagne peu à peu la profondeur. Ainsi, entre 2005 et 2022, la dilatation de l’eau de mer au dessous de 2000 m due à cette pénétration du réchauffement est quatre fois supérieure à ce qu’elle n’était entre 1980 et 2005.

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