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Propos d’Argonautes ​ en février 2026

(Temps de lecture: 5 - 10 minutes)

​ Les éléphants de mer observateurs bénévoles et talentueux de l’Océan Antarctique
Le vaste océan qui tourne autour du Continent Austral est loin de la plupart des pays qui ont une flotte océanographique, et très peu fréquenté par la navigation.

En complément des observations faites lors des liaisons maritimes vers les stations scientifiques de ce continent, les bouées automatiques Argo y effectuent des mesures de température et de salinité de l’eau de mer, et aussi, pour certaines d’entre elles, des mesures de fluorescence et de concentration en oxygène. Mais le réseau de mesures le plus dense et le mieux organisé est celui que nous offrent les éléphants de mer. Nous recevions ce jour Christophe Guinet, du Centre d’Etudes Biologiques de Chizé dans les Deux Sèvres, à partir d’où il a développé un programme de recherche pour un suivi des milieux marins polaires à travers l’étude de mammifères marins. Les éléphants de mer sont utilisés comme bio-échantillonneurs de paramètres océanographiques physiques, biogéochimiques et biologiques au moyens de balises fixées sur leur tête spécialement conçues à cet effet, avec un GPS, un capteur de température, un capteur de salinité, des détecteurs de bioluminescence et des récepteurs acoustiques. Ils effectuent chaque année une migration des Iles Kerguelen au continent arctique, et, pour se nourrir, ils plongent plusieurs fois par jour jusqu’à 500 à 1000 mètres où ils trouvent leurs proies. Ces longs trajets saisonniers et ces plongées fréquentes procurent de nombreuses coupes de l’Océan Antarctique et ils sont ainsi devenus une composante essentielle du réseau d’observation de l’océan austral. A titre d’exemple ils collectent 98 % des profils de température et de salinité dans la zone de banquise autour du continent antarctique. Les données collectées nous permettent d’évaluer les effets du réchauffement global sur les conditions océanographiques et leurs conséquences sur le fonctionnement des écosystèmes marins austraux et sur la distribution de leurs proies en mer, le succès de pêche et les performances démographiques de ce prédateur. Ainsi ces phoques dans le cadre du programme « observatoire éléphant de mer » sont devenus des sentinelles essentielles des changements affectant l’océan austral et de leurs conséquences écologiques. Situé au milieu d’une forêt des Deux Sèvres, le laboratoire de Chizé coopère efficacement avec les laboratoires d’océanographie. Aurait on voulu mettre sur pied tout un appareillage pour explorer cette zone qu’on n’aurait pas fait mieux que les éléphants de mer.

 

La variabilité du jet polaire et situations météorologiques associées
Le vortex polaire est une circulation en altitude autour des régions polaires, bordée du côté de l’équateur par le "jet stream", des vents puissants dont doivent tenir compte les transports aériens. Il conditionne souvent la météorologie aux latitudes tempérées en hiver. Il est marqué au pôle par une dépression dans la stratosphère la plupart du temps associée à un puissant anticyclone en surface. Avec sa bordure au dessus d’un Océan Antarctique qui ne présente pas d’obstacles, le vortex polaire de l'hémisphère sud prend généralement la forme d’un cercle régulier.. Au contraire, dans l'hémisphère nord, sa bordure recouvre le nord de l’Atlantique et du Pacifique, et les masses continentales du Canada et de la Sibérie, et les zones océaniques, et prend du fait de cette hétérogénéité une forme plus ou moins sinueuse, avec des méandres profonds qui amènent localement des vagues de froid ou des épisodes anormalement chauds dans les régions nordiques. Il arrive que la dépression d’altitude autour de laquelle est organisé le vortex se divise en plusieurs morceaux, déclenchant alors un "Réchauffement stratosphérique soudain" (SSW, Sudden Stratospheric Warming) de plusieurs dizaines de degrés en quelques jours jusqu’au pôle, et, souvent, des conditions anticycloniques très froides aux latitudes tempérées. Des méandres très prononcés du Jet polaire ont favorisé en 2022 des chutes de neige (et même : de pluie!) sur le Groenland.
Le vortex polaire de l’hémisphère nord pendant cet hiver 2025 – 2026, et encore en ce début février, s’est développé sous une forme très inhabituelle, avec une dépression stratosphérique décalée sur le nord de l’Atlantique vers 70 °N au lieu d’être centrée sur le Pôle Nord. Une vague de froid très intense a déferlé sur pratiquement la totalité des États Unis d’Amérique, alors que des pluies exceptionnellement abondantes ont causé des dégâts en France, en Espagne, au Portugal, et jusqu’au Maroc. Comprendre les liens entre ces évènements, et comment ils évolueront avec le changement climatique fait actuellement l'objet de nombreuses recherches.

Les avancées de l’intelligence artificielle
… ou plutôt : d’une de ses formes, l’apprentissage machine, particulièrement bien adapté à la météorologie et à l’étude du climat, qui consiste à enrichir les modèles utilisés avec les relations que contient un ensemble des données. Ces données, produites au cours de nombreuses années d’observations, méticuleusement corrigées et organisées, assemblées et complétées sous la forme des réanalyses ERA, sont absolument indispensables pour l’apprentissage machine dont la qualité des produits en dépend. Les réanalyses ERA sont sans cesse améliorées par un travail d’équipe considérable. Après ERA 5, ERA 6 est maintenant sur les rails. Une anecdote illustre bien à quel point la qualité des performances de l’intelligence artificielle dépend des données d’apprentissage : l’ensemble colossal de celles utilisées pour instruire ChatGPT ne contient il que des informations de qualité ? Il est apparu que les produits d’une intelligence artificielle (Grokipédia) lancée par Elon Musk dans le but de contrer les contenus de Wikipédia, et donc probablement souvent faux, avaient fait partie du lot d’apprentissage et été assimilés par ChatGPT, et polluent donc les réponses de ChatGPT.
De nombreux séminaires abordent ces questions dans le cadre de l’étude du climat. L’un d’eux rapporte une expérience qui montre bien la puissance et la cohérence des réseaux de neurones  et a retenu notre attention : elle a consisté à faire tourner un modèle sur une très longue période (plusieurs milliers d’années) afin de générer une série de données, puis à isoler dans cette série un segment de 40 ans qui a été utilisé ensuite, et lui seul, pour entraîner un réseau de neurones. Le modèle constitué par ce réseau de neurones a ensuite été utilisé pour effectuer des prévisions sur la totalité, très longue, de la série initialement modélisée et d’où avaient été extraits les 40 ans utilisés pour l’apprentissage. Ce réseau de neurones a pu prédire des évènements météorologiques extrêmes dont les périodes d’apparition étaient plus longues que la période de 40 ans utilisée pour l’entraînement, et conformes a celles produites par le modèle dans la longue série de données.

Partager l’eau, et le changement climatique
Dans certains pays, on peut réserver de l’eau à l’avance, à bas prix, quand elle est abondante. Plus tard, en période de pénurie, on dispose ainsi d’une quantité d’eau qu’on peut même revendre à un prix élevé si on n’en a pas besoin : c’est évidemment une réglementation qui peut conduire à des abus. Heureusement, l’eau est considérée dans les pays européens comme un bien commun, et sa gestion est collective. Mais cela n’évite pas des situations conflictuelles entre les différents types de consommateurs : agriculteurs, industriels, énergie, usage domestique. La gestion d’un barrage hydroélectrique par exemple, met en opposition les intérêts du producteur d’énergie et ceux des habitants en aval dans la vallée. Pour ces derniers en effet, le lac de barrage joue un rôle protecteur en cas de crue, en permettant de retenir un excédent d’eau, à condition que le niveau du lac ait été maintenu assez bas. Mais la production d’électricité augmente avec la hauteur de la chute d’eau et l’intérêt du producteur d’électricité est que le niveau du lac soit en permanence aussi élevé que possible. Une puissance publique attentive et compétente devrait pouvoir inciter le gestionnaire à vider un peu son barrage lorsqu’un épisode de pluies importantes est annoncé. On a vu lors des crues récentes au Portugal où beaucoup des grands barrages sont gérés par des entreprises étrangères avec leurs propres intérêts économiques que ces divergences créent des conflits.
Dans un rapport publié en janvier dernier, le directeur de l’Université des Nations unies pour l’eau, l’environnement et la santé, alerte sur la gravité des menaces qui pèsent sur l’eau douce au niveau mondial. Il assure que notre consommation est déjà incompatible avec les ressources hydrologiques, et que nous sommes entrés dans l’ère de la faillite hydrique mondiale. L’abondance des pluies en France cet hiver ne doit pas conduire à minimiser les risques de pénurie : les conflits pour l’eau se concentrent essentiellement lors des périodes de sécheresse, et concernent des quantités d’eau faibles par rapport aux apports annuels.


En matière d’information climatique, les Français accordent majoritairement leur confiance aux scientifiques
Les médias traditionnels bénéficient eux aussi d’un niveau assez élevé de confiance sur la question climatique, tandis que certains médias peu scrupuleux, et les réseaux sociaux, apparaissent de moins en moins crédibles. Le gouvernement ne recueille hélas pas lui une forte crédibilité. Ces conclusions sont tirées d’une étude de la Fondation Descartes qui souligne aussi un désintérêt pour l’information climatique, dû le plus souvent à l’impression que cette information serait instrumentalisée à des fins politiques ou économiques, à un sentiment d’impuissance individuelle face au dérèglement climatique ou encore à la perception d’une surabondance d’informations contradictoires. Par exemple, le projet NACRE qui consiste à produire du biogaz avec des déchets végétaux (ou des végétaux de culture) dans la région de Lacq est sur le point d’être lancé, alors qu’on sait que le coût en carbone fossile de cette production et son impact écologique ne sont pas du tout négligeables : alors, ne s’agirait il pas que d’une opération de verdissement, destinée à donner l’impression qu’on agit pour lutter contre le changement climatique ? Les discours qui érigent l’ours polaire en symbole des dégâts causés par le changement climatique, ou les vieux arbres comme des modèles d’un stockage de carbone efficace, sont mal ciblés : le principal ennemi des ours blancs, s’il en est, est la chasse, et un arbre sénescent émet davantage de gaz carbonique qu’il n’en absorbe. Trop de disciplines scientifiques ont tendance à se placer sous l’angle du changement climatique pour des raisons qui ne sont pas toujours fondées, et tout cela constitue une source de confusion pour le public.
Notre faible part dans la responsabilité des émissions mondiales peut susciter des doutes sur l’efficacité qu’aurait une réduction de nos propres émissions de gaz carbonique. Mais il faut admettre que cette réduction ralentira les conséquences des émissions sur le climat . En particulier, nous pourrons plus facilement gérer les mesures d'adaptation, dont on sait qu'elles sont déjà nécessaires pour minimiser les dégâts des catastrophes naturelles.

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