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Depuis 2011, les sargasses ne sont plus confinées dans la Mer des Sargasses

(Temps de lecture: 5 - 10 minutes)

 Pour la plupart des gens, la Mer des Sargasses se situe quelque part dans l’ouest de l’Atlantique Nord entre les îles du Cap Vert et les Antilles

(Figure 1), et elle se caractérise par la présence de grandes algues flottantes à sa surface : les sargasses. Pour ceux qui ont vécu au bord de la mer et ont eu la chance, avant qu’elles deviennent trop demandées et hors de prix, de manger des larves d’anguilles (ou civelles, ou encore pibales) c’est aussi le lieu, là et pas ailleurs, où se rendent les anguilles pour s’y reproduire. La chronique des échouages de sargasses sur les côtes du Texas montre que ceci semblait durer depuis très longtemps et rien n’annonçait de futurs changements.
Il existe plusieurs espèces de sargasses. Beaucoup sont benthiques, vivant accrochées sur les fonds marins peu profonds, et seules quelques espèces sont capables de former les radeaux flottants caractéristiques de la Mer des Sargasses : Sargassum fluitans et Sargassum nuitans.

 

Figure 1 : La Mer des Sargasses telle que perçue autrefois

Or, à partir de 2011, et de façon persistante, des Sargasses se sont échouées en masse sur les côtes des Antilles (leur aire de distribution habituelle) et aussi dès 2009 en Afrique de l’ouest sur les côtes du Ghana où leur présence n’avait encore jamais été signalée, causant des dommages pour le tourisme et aussi des risques sanitaires. Les sargasses étant des algues brunes qui s’étalent à la surface de l’océan, on les détecte par satellite en utilisant les réflectances dans le rouge et le proche infra rouge de façon à séparer leur effet de ceux des eaux environnantes et de l’atmosphère. Le Laboratoire d’Optique Océanographique de l’Université de Floride du Sud publie chaque mois un bulletin (Figure 2) qui permet de suivre l’évolution de ce qu’on nomme désormais la Grande Ceinture de Sargasses de l’Atlantique (Great Atlantic Sargassum Belt). Ces bulletins montrent que cette zone riche en sargasses suit un cycle saisonnier, avec un minimum en janvier-février et un maximum en juillet, et surtout qu’elle n’est plus confinée dans l’Atlantique tropical ouest, mais s’étend maintenant chaque année à travers cet océan jusqu’à la côte du Golfe de guinée en Afrique.

 

Figure 2 : la Grande Ceinture de Sargasses de l’Atlantique en juillet 2026. Source : University of South Florida Optical Oceanography Lab

Il est probable que les vastes proliférations de sargasses qui ont envahi les côtes atlantiques depuis 2011 aient agrandi leur aire de distribution jusqu’aux côtes d’Afrique de l’Ouest, où elles seraient apparues quelques années avant de devenir un problème de premier plan. Des observations signalent en effet la présence de sargasses sur les côtes du Ghana dès 2009, ce qui suggère l’hypothèse d’une origine côtière africaine. .

Les échouages massifs de sargasses sur les côtes : qu’en faire ?
En réponse aux nuisances occasionnées par ces échouages massifs, les pays concernés cherchent à développer des moyens de lutte pour en prévoir et minimiser les effets. Les nappes de sargasses dans l’océan vivent en surface et leur déplacement est conditionné par les vent. Grâce à l’efficacité de la télédétection des radeaux, et aux prévisions des vents par les modèles météorologiques, il est donc possible de prévoir les échouages. Dans les zones touristiques, les désagréments causés par ces algues, notamment les émanations d’hydrogène sulfuré qu’elles entraînent, imposent qu’elles soient enlevées rapidement, ce que font la plupart des hôtels et sites touristiques concernés. En juillet 2026, la quantité de sargasses échouées sur les plages mexicaines a été quatre fois supérieure à celle de l'année précédente, et 27 fois plus élevée que la moyenne historique. Une fois évacuée, cette biomasse devrait idéalement pouvoir être utilisée à des fins énergétiques, comme combustible, après que le produit, qui contient environ 80 % d’eau ait été desséché. Un usage agricole après compostage constituerait aussi une forte valorisation, mais il se trouve que les sargasses accumulent les métaux lourds, notamment l’arsenic et le cadmium, qu’il faudra préalablement retirer lorsqu’on saura le faire dans des conditions économiques acceptables.

Figure 3 : ramassage d’un échouage de sargasses aux Antilles

Les causes possibles de cette expansion
La télédétection permet de connaître la présence et les déplacements des radeaux de sargasses qui évoluent à la surface de l’océan. Ainsi, des modèles prenant en compte le vent, les courants, et la distribution observée des radeaux de sargasses à un moment donné peuvent raisonnablement bien prédire les déplacements de ces radeaux et leurs échouages sur les côtes. Comprendre pourquoi l’aire de distribution des sargasses s’est brusquement élargie en 2009-2011, et ce qui cause la variabilité interannuelle, reste toutefois sans réponse. Il est tentant d’y suspecter une conséquence du changement climatique, ou bien une conséquence de plusieurs évènements climatiques de grande amplitude qui seraient intervenus vers 2010 : l’hiver 2008-2009, puis l’hiver 2009-2010, ont été marqués chacun par un réchauffement stratosphérique soudain (SSW(*) pour « Sudden Stratospheric Warming ») suivi par un déplacement hors norme vers le sud de la zone intertropicale de convergence (ZITC(*)). L’Atlantic Multidecadal Oscillation(*) est passée dans les années 2009-2010 par un minimum extrême. Ces évènements ont influencé certains aspects marquants de la circulation de l’Atlantique nord, tels que l’Oscillation Nord Atlantique(*) (NAO) et la circulation méridienne de l’Atlantique. Le déplacement exceptionnel de la ZITC vers le sud a incontestablement agrandi la zone de convergence subtropicale de l’Atlantique nord, c’est à dire : « la Mer des Sargasses ». Le mécanisme responsable n’est pas identifié, et si, comme c’est probablement le cas, des évènements similaires ont eu lieu dans le passé, la question pourrait être retournée : « pourquoi les sargasses sont elles restées confinées si longtemps dans la mer éponyme ? ». Un "livre blanc" sur les sargasses publié par l’Unesco en 2024 analyse l’ensemble des travaux de recherche consacrés à cette question et note qu’il s’agit là d’une question diabolique (a "wicked problem").
S’agissant de la croissance d’algues dans l’océan, l’idée qui vient immédiatement à l’esprit est que davantage d’algues devrait être expliqué par davantage de sels nutritifs disponibles. L’aire de distribution des sargasses, l’Océan Atlantique tropical au nord de l’équateur (Figure 2) est une zone généralement dépourvue de sels nutritifs, mis à part, et seulement de façon épisodique, l’upwelling équatorial plus au sud, et les zones enrichies par les apports des grands fleuves que sont l’Amazone et le Congo. La région est aussi signalée comme bénéficiant d’apports d’azote, de phosphate et de fer par les poussières sahariennes. Mais est il vraiment pertinent de rechercher la cause du changement dans les sels nutritifs ? Lorsque ceux ci sont disponibles dans la couche éclairée de l’océan, le phytoplancton, omniprésent, et composé d’algues unicellulaires qui sont capables de se diviser une fois par jour, est bien plus efficace que les sargasses et autres macroalgues pour les assimiler rapidement, tandis que la croissance des sargasses s’étale sur plusieurs mois. Les variations annuelles connues ou probables que peuvent présenter les apports de sels nutritifs n’expliquent pas parfaitement les variations de la Grande Ceinture de Sargasses. Il en va de même pour les vents et les courants dont les variations d’une année à l’autre ne l’expliquent pas non plus. Nous sommes donc très loin de comprendre pourquoi l’aire de distribution des sargasses s’est brusquement agrandie en 2011 pour donner la Grande Ceinture de Sargasses de l’Atlantique, ni quelles sont les causes de ses variations interannuelles.

Au plus près des sargasses : on connaît très peu les premiers centimètres de l’océan
Munies de renflements remplis de gaz, les sargasses flottent et bénéficient d’un plein ensoleillement toute leur vie. Les radeaux qu’elles constituent occupent les 10 à 20 cm supérieurs de l’océan (Figure 4) et c’est là qu’elles doivent trouver les éléments dont elles ont besoin pour croître. On considère habituellement que la couche homogène de surface des océans tropicaux en dehors des zones d’upwelling, dont fait partie la Mer des Sargasses, est épuisée en sels nutritifs, assimilés en totalité par le phytoplancton. Mais en fait, ces premiers centimètres sont très peu connus : aussi étonnant que cela puisse paraître, il est très difficile d’y faire des prélèvements d’eau, pour la simple raison que par sa seule présence, le navire utilisé par l’océanographe désireux de les étudier, en bouleverse la stratification.

Figure 4 : un radeau de sargasses sous la surface de l’eau.

Pourtant, on sait que ces premiers centimètres recèlent une vie et une chimie très particulières. Un groupe du zooplancton, les copépodes du groupe des Pontellidae, vit essentiellement et en abondance dans ces dix premiers centimètres et y est adapté au point d’être protégé du rayonnement ultra violet par un pigment bleu. Des escargots de mer, les janthines, utilisent la tension superficielle de l’eau pour ramper sous la surface et brouter les physalies et autres organismes gélatineux. Toute cette vie a besoin d’un flux de matière. On conçoit les océans, notamment d’un point de vue climatique, comme une usine qui fabrique de la matière organique par photosynthèse dans la couche éclairée, et qui l’exporte par sédimentation vers la profondeur. Il existe toutefois, en petite quantité, des produits qui ont une flottabilité positive (des œufs, des gouttelettes lipidiques...) et qui au contraire vont s’accumuler en surface. Ce flux peut nourrir l’écosystème subsuperficiel, même dans les océans tropicaux dépourvus de sels nutritifs, et les sargasses, qui sont dédaignées par les brouteurs du zooplancton, peuvent se laisser porter par les vents et les courants et y croître pendant toute la saison favorable. Pourquoi alors les sargasses ont elles attendu 2009-2011 pour s’étendre au-delà de la Mer des Sargasses, dans toute la Grande Ceinture de Sargasses de l’Atlantique ? Un chercheur Ghanéen remarque que les sargasses sont apparues en masse dans son pays en 2009, après que l’exploitation pétrolière y ait atteint un niveau suffisant pour que le va-et-vient des tankers atteigne un niveau significatif : peut on alors imaginer que ces navires, remplissant leur ballasts en cours de route avec de l'eau de mer qui pouvait contenir des sargasses, et déballastant avant d'arriver au Ghana, aient propagé des fragments de sargasses ? Une forme de mondialisation par l’intensification des transports serait alors un possible responsable. Récemment, en 2024, elles sont apparues en Mer de Chine.

(*) pour SSW, ZITC, Oscillation Nord Atlantique, Atlantic Multidecadal Oscillation, voir le glossaire du Club des Argonautes

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